Une Culture de Déni (*)
par Tarek Heggy



Jusque récemment, je croyais que le premier pas sur la route du progrès était « l'acceptation de la critique » et la diffusion d'un climat culturel/intellectuel général qui n'embrasse pas une posture défensive envers la critique, mais qui l'accueille plutôt comme un instrument d'écho positif ; un climat où la critique de soi est exercée sans aucune réserve, aucune contrainte, ou aucun tabou. Je croyais, et je crois encore, en la caractérisation brillante de la critique établie par Immanuel Kant, pour qui celle-ci est « l'instrument de construction le plus important conçu par l'intelligence humaine ». Mais les développements de la région ces trois dernières années me firent réviser mes priorités, et je crois maintenant qu'un autre pas devrait précéder l'acceptation et l'exercice de la critique, notamment la destruction du mur de déni derrière lequel nous nous sommes séquestrés ces quelques dernières décennies ; car il est clair que nous ne pouvons pas embarquer dans un processus de critique positive de nos erreurs et de nos défauts avant tout d'abord de surmonter notre insistance à dénier leur existence. Notre déni est parfois exprimé en termes positifs, comme par exemple dénier ouvertement que tel ou tel problème existe, ou que telle ou telle erreur a été commise, et parfois en termes négatifs, comme lorsqu'on dénie tacitement l'existence d'un défaut en n'en parlant simplement pas.

 

Ainsi, notre cheminement vers le progrès devrait avoir lieu en trois étapes. La première est de rompre avec la mentalité de déni dans laquelle nous sommes cloîtrés. La deuxième est d'embarquer dans un processus de critique constructive, tout en évitant la personnalisation de ce processus en l'utilisant comme si c'était l'occasion de vilipender certains individus. Le fait est que personne en Egypte n'est complètement avouable de l'embarras de la situation où nous nous trouvons aujourd'hui, et montrer du doigt ne nous mènera nulle part. La troisième étape est d'apporter des propositions concrètes pour résoudre les problèmes qui nous harcèlent. Il ne peut pas y avoir de raccourci ou de moyen de sauter à la troisième étape directement sans premièrement sortir de notre état d'esprit de déni, et deuxièmement d'embarquer dans un processus de critique positive de tous nos défauts et toutes nos failles, après avoir cessé de nous leurrer qu'ils n'existent pas.

Il serait peut être utile ici d'emprunter une approche méthodologique essentielle aux techniques d'administration moderne. L'un des fondements de la science de la gestion est la gestion de la qualité, une opération visant des objectifs précis, qui a lieu en trois étapes. Premièrement, l'état d'un produit ou d'un service est évalué, du point de vue qualité, au stade de la planification (l'audit qualité). Ensuite, son état est évalué du même point de vue au stade de l'exécution (l'assurance qualité). Finalement, le stade de la planification de la qualité, qui est la formulation d'une vision future basée sur les conclusions tirées des stades audit et assurance. Ceci correspond au processus de l'instauration de nouveaux systèmes et de nouvelles politiques, au clair des résultats obtenus des deux procédés : supprimer le déni et accepter la critique.

 

Vingt ans de travail rapproché avec des établissements éminents dans les sociétés évoluées de l'Europe Occidentale, de l'Asie Orientale et de l'Amérique du Nord m'ont appris que la présence de trop d'individus conduits par l'idéologie dans n'importe quelle société l'empêchera invariablement de traverser les trois étapes nécessaires à la route du progrès. En effet, les sociétés évoluées ont tendance à percevoir les idéologistes comme souffrant d'une condition qui requiert une étude et un traitement sérieux, et il n'existe aucune société évoluée sur terre aujourd'hui dont l'élite éminente et dirigeante soit conduite par l'idéologie. Trouver des solutions aux problèmes complexes de la vie contemporaine implique l'usage d'une approche scientifique basée sur des vérifications concrètes et l'adoption de solutions pratiques déjà testées et appliquées par d'autres avec succès, et non pas des formules doctrinales rêvées par des idéologistes pour convenir à leur approche globale rigide.

 

En effet, il y a une « prescription » pour le progrès, un mélange de valeurs, de systèmes et de politiques tirées d'expériences ayant fait preuve de succès, et non pas des idées théoriques. Les ingrédients composant la prescription sont le produit final de la collectivité de l'expérience humaine, le legs cumulatif de toutes les différentes civilisations qui ont propulsé l'humanité vers l'avant au cours des siècles. Ils appartiennent à toute l'humanité, à la marche de la civilisation humaine en général, plutôt qu'à un modèle de civilisation particulier, qu'il soit Européen ou Occidental, Juif ou Chrétien. Ceci est confirmé par le Rapport du Développement Humain pour l'an 2003 du Programme des Nations Unies pour le Développement, qui montre que les vingt-cinq états mondiaux en tête proviennent de contextes différents en culture et en civilisation. Certains sont Américains, certains sont de l'Europe Occidentale, certains sont Asiatiques Chinois, certains sont Asiatiques Japonais, certains sont Asiatiques Musulmans comme la Malaisie, et certains sont Juifs comme Israël. En d'autres termes, comme je l'ai toujours tenu, le moteur du progrès est conduit par un ensemble de valeurs et de systèmes positifs qui furent développés et raffinés à travers l'histoire par de diverses civilisations (tout en ne niant pas qu'ils reçurent un essor de qualité grâce à la Renaissance Européenne).

 

Un ingrédient que la prescription pour le progrès ne comprend pas est l'idéologie. En fait, une fois qu'une mentalité idéologique s ‘empare des concepteurs d'opinions d'une société, les perspectives de cette société d'avancer sur la route du progrès diminuent sérieusement. Par définition, les idéologistes sont menés par une certitude morale d'un système de croyance, certitude qu'ils ne peuvent soutenir qu'en arrêtant leurs facultés critiques, et en édifiant un système de défense contre tout défi à l'essence de leurs croyances. Ils ont tendance à trouver refuge dans une mentalité renfermée qui laisse peu d'espace à la critique de soi, et encore moins à briser la muraille de déni qui les isole de la réalité. Lorsqu'ils exercent la critique, elle est envers les autres ; quant à leur évaluation de leur propre performance, il n'y a que des louanges de soi.

 

Les sceptiques pourraient débattre que la transition d'une culture de déni à une culture où les gens sont conditionnés à accepter la critique et à exercer l'autocritique demande un long processus éducatif qui prendrait des siècles. Cet argument serait facilement réfuté par une preuve vivante du contraire. Ces derniers quarante ans seulement, huit états Asiatiques ont réussi à surmonter la culture de déni, et à adopter une culture qui accepte la critique. En fait, dans le cas de la Corée du Sud et de la Malaisie, ce processus ne mit que vingt ans.

 

J'ai beaucoup écrit à propos des mérites de l'adoption d'une culture qui reconnaît la critique objective et constructive dans plusieurs articles, ainsi que dans mon livre « On The Egyptian Mind » [Au Sujet de la Mentalité Egyptienne] (L'Organisation Egyptienne Générale du Livre, 470 pages, Deuxième Edition, Novembre 2003). C'est pourquoi je ne citerai ici que quelques exemples pour illustrer à quel point nous nous sommes noyés dans une culture de déni, que ce soit en gardant un silence retentissant face aux problèmes criards à notre attention, ou en déniant ouvertement qu'ils existent.

 

Des livres, des études, et des recherches incalculables publiés à l'étranger, non seulement dans des pays que nous considérions jadis comme nos ennemis (tels que la Grande Bretagne et les Etats Unis), mais aussi dans beaucoup que nous considérons amis (tels que la Russie, l'Inde, la Chine, le Japon et la France), firent les éloges de la prévoyance, de la sagesse, et de la sagacité politique d'Anouar el Sadate lorsqu'il choisit la ligne qu'il adopta envers le conflit Arabe-Israélite, particulièrement au cours des quatre dernières années de sa vie. De même ils estiment que les états, les dirigeants et les intellectuels Arabes qui s'opposèrent farouchement à sa ligne à ce moment, commirent une erreur stratégique grave. Insatisfaits de leur campagne virulente de diffamation contre le président Egyptien, les chefs Arabes se rassemblèrent à Bagdad en 1978 (l'ironie historique ne passera pas inaperçue par le lecteur !) pour annoncer leur boycott de Sadate et de l'Egypte. L'une des victimes de leur guerre verbale contre Sadate fut le ministre Egyptien Youssef el Sebaie, assassiné pour seulement avoir accompagné le président Egyptien durant sa visite à Jérusalem en 1977.

 

Aujourd'hui, la situation est bien différente. Plusieurs de ceux qui participèrent à la campagne anti-Sadate en ce temps là essaient aujourd'hui de suivre ses pas, bien que moins efficacement. La plupart de ses anciens bêcheurs admettent aujourd'hui qu'ils avaient tort de ne pas le soutenir, l'une de ses critiques les plus virulentes de ce temps n'étant pas moins que le frère du souverain Saoudien, le Prince de Riyad (qui dit en 1977 qu'il souhaitait avoir le pouvoir de tirer sur l'avion qui transportait Sadate à Jérusalem), et qui plus tard déclara que Sadate avait eu raison, et que ceux qui l'opposèrent avaient eu tort. Malgré tout cela, nous sommes pour la plupart encore incapables – ou plutôt nous refusons – de nous risquer à aller au delà de la muraille de déni derrière laquelle nous nous somme cloîtrés pendant si longtemps, ou, par conséquent, d ‘admettre la simple vérité qui nous fixe en face: Sadate avait raison, ses détracteurs avaient tort.

 

Ce déni rigide de la réalité ne peut être motivé que par l'idéologie (soit-ce par le pan-Arabisme, le Nassérisme, le socialisme, ou l'idéologie des Frères Musulmans). Le mécanisme du déni est tout aussi fortement mis en jeu à deux moments définitifs de l'histoire du conflit Arabe-Israélite. Bien que tout le monde serait plus qu'heureux d'accepter aujourd'hui le plan de partage offert par les Nations Unies en 1947, les remparts solides de déni que nous avons construits pour nous protéger des vérités pénibles nous empêchent d'admettre ouvertement que nous avons commis une erreur stratégique en rejetant ce plan. Pareillement, si nous réussissons aujourd'hui à restituer l'entièreté des hauts du Golan à la Syrie, à mettre fin à l'occupation Israélienne de la Rive Occidentale et à restituer Jérusalem-Est, nous ne ferions que récupérer des pertes subies en Mai et Juin de l'an 1967. Du territoire perdu lors de la guerre de 1967, seule l'Egypte a réussi à regagner le Sinaï. Même ceux qui affirment que l'Egypte a été piégée à s'engouffrer dans un tunnel sombre qui débuta en Mai et se termina le 7 Juin 1967, doivent admettre que l'une des responsabilités primordiales de toute direction est de ne permettre à personne de la conduire dans un piège. Mais notre culture de déni nous empêche de faire face à ces faits, et tous les livres et les articles rédigés, toutes les conférences données, et tous les programmes de télévision et de radio diffusés depuis lors évitent de toucher à ces vérités embarrassantes. Ainsi, tandis que les analystes étrangers sont unanimes que notre performance à toutes ces occasions (1948, 1967 et 1977) fut lamentable, nous persistons à faire la sourde oreille, ou, selon le dicton Egyptien, à faire « une oreille de boue et une oreille de pâte » à la vérité.

 

Bien que l'Egypte soit au bas rang de 120 e d'après le Rapport du Développement Humain pour l'an 2003 du PNUD, nos médias ont souligné les quelques points qui nous sont favorables tout en ignorant totalement l'image globale décrite par Dr. Hazem el Beblawi comme « rien de quoi être fier ». Mais nos médias, comme on pouvait s'y attendre, furent infatigables, essayant de peindre une image rose de ce qui est en réalité un réquisitoire à notre performance économique, et tous les grands journaux firent des manchettes rehaussant l'unique point positif indiqué dans le rapport, tout en ignorant les nombreux points négatifs. Ceci n'est qu'encore une manifestation de la culture de déni omniprésente marquant chaque aspect de notre vie.

 

Nous nous plaignons tous du manque de systèmes d'administration et de techniques modernes, que ce soit dans les institutions économiques privées ou publiques, ou dans les départements gouvernementaux et les secteurs de services, et nous admettons être confrontés à un sérieux problème d'administration. Mais comme un médecin qui proclame que son patient est malade sans identifier la cause de sa maladie, nous nous abstenons de rejeter le blâme où il le faut, donc sur le rôle de l'état en général et celui des autorités exécutives en particulier. C'est un rôle qui changea très peu depuis que l'Egypte était un pays socialiste à économie dirigée, et qui laisse peu d'espace au développement de systèmes d'administration efficaces. Mais sur cette question de toute importance, comme sur tant d'autres, nous continuons à être conduits par une culture de déni.

 

Il est bien connu que notre système d'éducation produit des licenciés totalement inaptes à entrer en lice dans le marché du travail international. Ils sont étrangers au concept du travail d'équipe, leurs compétences linguistiques sont pratiquement inexistantes, et ils sont formés par une philosophie éducative basée sur l'apprentissage par coeur qui décourage vivement l'initiative et la créativité personnelles. De plus, ils sont élevés à croire qu'il n'existe qu'un seul modèle de Vérité pure et absolue, ce qui résulte en très peu de place dans leur bagage intellectuel pour le pluralisme, le dialogue, l'acceptation de l'Autre et la tolérance. Un autre trait commun à la majorité des licenciés barattés par le système est l'incapacité d'exprimer leurs idées par écrit, ou de faire des recherches d'une manière scientifique. Mais sur ceci aussi, nous suivons le circuit du déni, nous tapant dans le dos pour nous féliciter de nos « prouesses » dans le domaine de l'éducation en nous aveuglant face aux tares structurelles graves de notre système d'éducation qui mènent la plupart des organisations internationales dans les pays évolués à détourner systématiquement les candidats postulant aux offres d'emploi ayant reçu leur éducation en Egypte.

 

Ensuite, vient la question du statut de la femme dans la société, qui est dans le besoin ardent d'être sérieusement révisé. Non seulement les femmes représentent-elles la moitié de la population, mais aussi leur rôle sociétal, en tant que mères maniant de l'influence, est bien plus important que leur poids numérique. Malheureusement, le statut qui leur est accordé est loin de refléter cette réalité. Pour réparer cette situation, nous devons commencer par cesser d'enfouir nos têtes dans le sable, et reconnaître l'existence d'un vrai problème. Une fois que nous aurons rompu avec la mentalité de déni, nous pourrons nous engager à faire une évaluation critique de la situation, faisant usage d'une approche méthodologique et systématique, avant d'établir une politique concrète destinée à promouvoir le statut de la femme conformément à ce qu'elle mérite et aux requis du siècle. Ici, la muraille du déni est à son plus haut : nous nous félicitons constamment de la manière dont les femmes sont traitées dans notre culture, et de leurs droits dont leurs consoeurs à l'Occident ne jouissent pas. L'exemple cité le plus souvent pour prouver ce point est leur indépendance de patrimoine. Nous soulevons aussi des cas exceptionnels (et symboliques) où des femmes ont atteint la proéminence, pour prouver l'égalité globale de la femme, mythe que nous sommes capables d'éterniser grâce à notre étonnante capacité de nous cacher derrière une muraille impénétrable de déni.

 

C'est une muraille qui nous convient lorsqu'il s'agit du problème de la corruption. Evidemment, la corruption est devenue si envahissante dans notre société, que nous ne pouvons pas vraiment nier son existence. Nous nions plutôt son importance, minimisant l'insistance du problème en nous convainquant que la corruption est un phénomène universel qui existe dans toutes les sociétés. Alors que ceci est vrai, il est aussi vrai que l'étendue, le degré et l'expansion de la corruption varient d ‘une société à l'autre. Une société où la corruption est devenue un mode de vie ne peut être comparable à celles où des cas isolés de corruption sont traités comme étant des aberrations. Il en est de même pour les crimes : certaines sociétés ont des taux de crimes bas, d'autres des taux moyens, et d'autres encore des taux élevés.

 

Notre attitude complaisante envers la question de la corruption est encore un exemple qui montre l'expertise que nous avons atteinte à faire usage du mécanisme de déni pour nous protéger des vérités déplaisantes. La liste des exemples est sans fin, mais je crois que ceux que j'ai donnés suffisent à faire le point de cet article.

 

Ce qu'il faut, là où nous en sommes, c'est organiser une conférence ou un symposium réunissant quelques uns de nos meilleurs intellectuels, dirigeants au gouvernement et personnalités proéminentes de la société civile, dans le but formel de trouver un remède au mal social malin du déni. Notre incapacité de nous faire aux nombreux problèmes graves qui nous assaillissent est la conséquence directe de notre culture omniprésente de déni, qui nous tient enfermés dans une boucle close, et qui nous empêche d'avancer sur la route du progrès. Nous devons rompre avec cette culture avant de pouvoir passer au stade de la critique objective du rôle que nous jouons à permettre aux problèmes, au tares et aux failles de notre monde d'atteindre leurs proportions gigantesques actuelles, et de là, au stade de mettre au point des solutions et d'établir une politique pour les surmonter. Finalement, il y a un quatrième stade qu'il nous faut traiter, le stade de mettre en oeuvre ces solutions et cette politique. Il faut tenir compte de l'erreur humaine, en d'autres termes de la possibilité de devoir modifier certaines des solutions et des politiques proposées avant de les mettre à exécution. Ce fut ce point, précisément, qui mena à l'introduction du stade connu comme « audit qualité » dans la science de la gestion moderne.

 

 

(*) Cet article fut publié dans le journal Cairote « Akhbar Al-Youm » le 2 Août 2003 sous le titre « La Muraille du Déni Doit Tomber ».