Le Syndrome des « Paroles Creuses »
par Tarek Heggy


Dans nos langues désinvoltes

Résident nos trépas

Nous avons payé cher nos langues bien pendues

Nizar Kabbani

 

On ne s'étonnera pas que la guerre se termine en défaite, pas en victoire,

Car nous guerroyâmes avec tout le don oratoire de l'Orient,

Avec l'hyperbole chimérique qui n'abattit jamais de mouche,

Combat dans la logique du violon et du tambour .

Nizar Kabbani

Dans les années 1960, nous prétendions être la force militaire puissante du Moyen-Orient, une prétention qui s'avéra n'être qu'une vantardise vaine le matin du 5 Juin 1967. Au même degré que nous surestimions nos propres capacités, nous sous-estimions celles de notre ennemi historique, que nous rejetions comme étant un groupe de bandes Juives. Les événements prouvèrent que l'ennemi était bien plus dangereux que nous ne nous étions laissés croire. Celles-ci n'étaient point les seules occasions de « paroles creuses » dans les années 1960, une décennie qui devint synonyme à « hyperbole ». De nombreux exemples notoires me viennent à l'esprit, comme lorsque l'ont décrit le Premier Ministre Britannique comme étant un déliquescent efféminé une caractérisation particulièrement offensive en langue arabe ou lorsque l'on railla les Etats Unis d'Amérique en invitant son président à « aller boire de la mer, d'abord de la Mer Rouge, et ensuite, quand celle-ci sera sèche, de la Méditerranée », ou lorsque l'on parla de la « Kaher » et de sa soeur missile la « Zaher » comme de l'arme ultime.

 

Lorsque nous écoutons les chants nationaux enthousiastes composés dans les années 1960, nous trouvons que, malgré leur haut standard artistique et la beauté du rêve national et panarabe qu'ils glorifient, leurs paroles sont remplies de paroles creuses. La tendance de se livrer à un langage pompeux de style ampoulé continua, en effet, au cours des années 1970, 1980 et 1990, et est maintenant une partie si intégrante de notre vie publique, que quiconque utilise un langage différent aujourd'hui fait fausse note.

 

Ainsi, lorsque nous parlons de notre histoire, nous ne faisons pas usage d'un langage objectif et scientifique, mais nous sombrons invariablement dans une rhétorique grandiose qui noie la vérité dans une profusion de mots. Le même exemple s'applique à notre approche à l' « ici et maintenant ». Même une victoire de l'équipe nationale de football fournit une excuse pour un véritable festival de mots. Bien que notre niveau de jeu varie quelque part entre « moyen » et « médiocre » sur le plan international, aux rares occasions où nos joueurs marquent une victoire sur le terrain de football, nous ne sommes pas gênés de les appeler « Pharaons conquérants » ou d'utiliser un langage également pompeux pour décrire ce qui n'est, après tout, rien de plus que le résultat d'un match.

 

L'usage des superlatifs est envahissant dans nos medias où, comme un regard jeté sur la première page de n'importe quel journal le montre, les paroles creuses sont l'ordre du jour. Ainsi, n'importe quelle réunion est une réunion au sommet où n'importe quelle décision est une décision historique.

 

Il faut dire en toute justice que notre propension à utiliser les paroles creuses n'est aucunement artificielle : nous faisons seulement ce qui nous vient naturellement. Le langage ampoulé fait partie intégrante de notre mode de communication, que ce soit verbalement ou par écrit. Il n'est pas associé dans nos têtes à la servilité ou à l'hypocrisie ; nous ne l'utilisons pas pour nous faire apprécier ou pour nous insinuer dans les bonnes grâces du sujet de nos flatteries, mais comme un moyen spontané d'expression. Malheureusement, ceci reflète un défaut mental dans notre formation, qui est devenu profondément établi dans notre culture. Même les peu nombreux qui sont conscients du problème ne sont pas au-dessus de succomber au syndrome à l'occasion, prouvant que le problème a imprégné notre climat culturel au point que nul n'est immunisé contre ses effets. Un exemple qui illustre graphiquement comment cette caractéristique vint à dominer le paysage culturel du pays est le reportage de la télévision Egyptienne sur le marathon qui eut lieu près des pyramides peu de temps après le massacre en automne de 1997 à Louxor. Les téléspectateurs furent gâtés par l'étonnant spectacle de dix étrangers interviewés séparément et supposément au hasard, qui dirent tous la même chose, dans littéralement les mêmes mots, comme s'ils lisaient d'un scripte préparé : « L'Egypte est un pays sûr où nous nous sentons en sécurité... le terrorisme n'existe pas seulement en Egypte mais partout dans le monde... tout le monde veut visiter l'Egypte et voir ses antiquités merveilleuses ».

 

Les vingt ans que je passai dans l'un des plus grands établissements industriels au monde me donna l'occasion de découvrir que ce trait est unique à notre culture, une marque de distinction douteuse qui nous sépare des autres membres de la communauté des nations, qu'elles soient occidentales ou orientales.

 

L'évolution culturelle des pays appartenant à la civilisation occidentale, l'Amérique du Nord incluse, s'est développé le long d'un parcours qui compare les paroles creuses à l'ignorance. La connaissance humaine est un réseau complexe de rives interconnectées où il n'y a pas de place pour les paroles creuses, mais seulement pour un langage modéré qui tente autant que possible de refléter les réalités non enjolivées de la science et de la culture. Quant aux civilisations orientales, la réserve qui fut toujours et qui continue d'être l'une de leurs caractéristiques les plus proéminentes, les protège de toute tentation à se laisser aller aux paroles creuses.

 

L'image est très différente dans le monde Arabe où l'on se laisse aller à la tentation au maximum. En effet, le syndrome des mots creux est endémique dans notre culture qui a une longue tradition de rhétorique déclamatoire qui donne plus de valeur à la beauté des mots utilisés qu'à leur réflexion précise de la réalité. Nulle part cela n'est-il plus évident que dans la richesse du corps de la poésie Arabe, pleine de poésie faisant l'éloge ou vilipendant tel ou tel chef pour des raisons connues seulement par le poète, et n'ayant souvent rien à voir avec la réalité. La dichotomie entre langue et vérité est non seulement acceptable dans notre culture, mais elle est aussi honorée par le dicton célèbre « La plus belle poésie est la moins vraie » ( a'thab al she'r... akthabo ).

 

Une source non moins autorisée que le Coran lui-même adresse ce point, en dénonçant les poètes comme des « zonards dans toutes les directions » qui n'exercent pas ce qu'ils prêchent.

 

L'auteur de ces lignes croit qu'il incombe à tous ceux qui sont conscients de cette distorsion de la mentalité Egyptienne de conscientiser, au niveau national, des dangers implicites de l'usage des paroles creuses totalement désunies de la réalité. A cette fin, ils devraient mettre en évidence les effets négatifs d'un phénomène qui mena certains à nous décrire comme « une culture de mots » ou, avec le progrès scientifique, « les microphones ».

 

Les cursus d'éducation doivent être conçus pour mettre en garde notre jeunesse contre les grands effets néfastes de ce phénomène qui non seulement déforme notre image aux yeux du monde extérieur, mais qui aussi nous garde emprisonnés dans un monde fantaisiste que nous nous somme crée sans fondement dans la réalité. Il nous tient aussi en otages d'un passé que nous évoquons dans des locutions si luisantes qu'il devient plus attrayant que tout présent. Il n'y a pas de doute que le syndrome des paroles creuses est lié à un nombre d'autres traits négatifs, comme le manque d'objectivité, la fuite dans le passé, l'auto louange excessive et l'incapacité d'accepter la critique. En effet, il ne serait point exagéré de dire que c'est le pont qui joint ensemble tous les traits négatifs.

 

Il est important, aussi, de souligner le lien entre le syndrome des paroles creuses et la marge maigre de la démocratie. Dans un climat culturel où l'hyperbole règne, il est difficile d'étendre la marge de la démocratie, car il est facile aux forces politiques de gagner des adhérents à travers l'usage de la démagogie. Ceux qui prétendent que leur dessein représente « la solution » à tous les maux de l'Egypte ne font que servir un autre plat au repas interminable et indigeste des paroles creuses. Les problèmes économiques et sociaux de nos jours sont trop complexes pour être guéris par un slogan qui trouve ses racines dans le syndrome des paroles creuses.

 

En écoutant notre discours public noyé dans une mer d'hyperbole, je me tourne vers les mots de Nizar Kabbani, qui résume éloquemment la situation dans ces paroles :

 

«  Nous nous sommes recouverts d'un mince vernis de civilisation,

Tandis que nos âmes demeurent embourbées dans l'âge des ténèbres  ».