Chantant nos Propres Louanges
par Tarek Heggy



Le type d'attitude déployé par les victimes de la pauvreté diffère d'une culture à l'autre. Dans certaines cultures, elle est sous forme d'un refus rebelle de succomber à la prise de la pauvreté, et d'une expression ostensiblement mutinée de ce refus ; dans d'autres, elle engendre une attitude de résignation marquée par une acceptation docile de ce que le destin a édicté. Plusieurs facteurs déterminent lequel des deux types prévaudra. Les sociétés qui, une grande partie de l'histoire, furent assujetties à la tyrannie et à l'oppression, et où il est tradition de vénérer leurs dirigeants, pencheront vers l'exhibition du deuxième type, acceptant leur sort philosophiquement, et exprimant leur désillusionnement à travers l'arme du sarcasme contre les fonctionnaires publics, mais ceci uniquement dans des conversations privées derrières des portes fermées. Dans certains pays, ce mécanisme donne lieu à des plaisanteries politiques qui reflètent ce que les gens auraient voulu dire ouvertement, mais, par manque de débouchés, sont obligés de s'exprimer de manière épigrammatique. La capacité de certaines des plaisanteries politiques ainsi engendrées à résumer les opinions et les impressions prévalentes en aphorismes laconiques et subtils ne manque parfois pas de génie.

 

Les despotes ne réalisent que trop bien que l'indépendance économique de leurs peuples et l'existence d'une classe moyenne autosuffisante pourraient avoir des conséquences désastreuses pour eux. Car c'est ceci qui permet aux gens de progresser de l'apathie à l'action, d'une acceptation résignée de tout ce que le dirigeant décide à sa discrétion absolue, à la participation active dans la vie politique. Etre susceptible de réponse à ses sujets est la dernière chose qu'un dirigeant absolu voudrait, sachant que sa prise du pouvoir ne peut survivre des questions libres sur la source de sa légitimité ou sur la légitimité des privilèges dont lui et ses camarades jouissent.

 

 

L'apathie, l'éducation et le travail d'équipe :

 

Les systèmes modernes d'éducation dans les sociétés évoluées ne sont pas basés sur les méthodes traditionnelles où le professeur est relégué au rôle d'un émetteur, pour ainsi dire, et l'étudiant à celui d'un receveur. Ils sont plutôt basés sur un processus de rétroaction impliquant une participation de l'étudiant, un dialogue, et des échanges d'opinions. L'un des principaux traits de ce processus est la division des classes en groupes qui doivent chercher eux-mêmes les réponses à des questions données, en accédant à la documentation disponible relative au sujet, soit dans des bibliothèques, soit sur l'Internet, en comparant les notes, en conférant ensemble, et enfin en présentant les conclusions atteintes à la lumière de leur recherche. Ce genre d'effort de groupe promeut l'esprit d'équipe parmi ses membres, développe un sens de participation et de conviction que tout individu a le droit de chercher lui même la vérité, et d'exprimer la vérité comme il la voit, ouvertement et sans crainte. Cela promeut aussi la tolérance et le respect du droit de n'importe quel membre d'un groupe de différer de l'opinion de la majorité, sans que cela ne rompe nécessairement la cohésion globale du groupe. En même temps, cela développe les facultés critiques des étudiants, et assure qu'ils n'élèveront personne au statut de l'oracle omniscient, ni professeurs, ni auteurs, ni, par extension, dirigeants politiques.

 

Les étudiants éduqués dans ce système qui reconnaît et consacre la valeur du travail d'équipe, deviennent des citoyens équipés pour participer de manière efficace à la vie de leur communauté. Du même fait, les étudiants élevés dans le système du par coeur où la relation entre l'étudiant et le professeur est un chemin à sens unique, ne développent jamais l'esprit d'équipe et se contentent de demeurer des receveurs passifs d'informations qui ne seront jamais traduites en participation active dans la vie publique ; la matière dont leurs professeurs les nourrissent à la cuiller n'est pas traitée par les étudiants qui ne l'apprennent que par coeur et la reproduisent mot à mot sur leur feuille d'examen.

 

Un système éducatif basé sur la quantité de matériel qu'on peut fourrer dans de jeunes têtes plutôt que sur la qualité des valeurs qui devraient entrer dans leur formation, qui consacre le culte de la personnalité et favorise l'obéissance aveugle aux diktats d'en haut plutôt que l'esprit du pluralisme - force motrice du progrès et de la civilisation -, qui n'apprend pas aux étudiants à accepter la critique et à s'engager dans l'auto critique, ne peut produire qu'une espèce de citoyens passifs incapable de s'insurger contre les défis que la vie leur lancera, ou encore moins de participer à la vie politique de leur communauté. Non seulement l'inflexibilité du système qui les a gouvernés à travers leur années formatrices est-elle capable de tuer toute initiative, mais le fait qu'elle leur refuse le droit de choisir - fond de la participation politique -, inculque en eux un esprit d'apathie et une sensation que toute tentative de changer le statu quo est un exercice vain.

 

 

L'apathie et le règne du droit :

 

La plupart des systèmes politiques du Tiers Monde prétendent soutenir le règne du droit, mais ceci est habituellement une vantardise vide plutôt qu'une réflexion précise de la réalité. La majorité de ces systèmes fonctionnent d'après la volonté absolue du dirigeant absolu qui n'est responsable envers personne des décisions qu'il prend. Le plus souvent, ces décisions servent à encourager l'envergure de la corruption et à protéger les droits acquis de la classe dirigeante, dans l'absence totale de toute démocratie ou règne du droit auxquels ces systèmes politiques manifestent continuellement un intérêt de pure forme. Il n'est pas étonnant que l'apathie se répande dans un tel climat. Les gens ne sont intéressés à participer à la vie publique que lorsqu'elle est gouvernée par le règne du droit. Inversement, lorsque les décisions sont conçues pour servir les intérêts d'une élite peu nombreuse aux dépends de la société entière, les gens se retirent dans leurs coquilles et se résignent à accepter ce qu'ils ne peuvent pas changer. Il y a donc une relation directe entre l'absence du règne du droit et l'apathie du citoyen.

 

 

L'apathie des citoyens dans une autocratie :

 

Le discours de la plupart des systèmes antidémocratiques abonde de références respectueuses au « Peuple ». Suivant une tradition vénérable qui débuta avec Hitler et Mussolini, ils glorifient le peuple en temps qu'un concept abstrait, mais sont loin de témoigner autant de respect et d'intérêt à ses éléments constituants, c'est-à-dire le citoyen individuel. Il y a un écart flagrant entre la glorification de l'entité connue comme « le peuple » dans le discours officiel de l'état, et la dégradation journalière du citoyen par le système, que ce soit dans des bureaux gouvernementaux, des postes de police ou des hôpitaux, où aucune tentative n'est faite pour traduire cette dignité accordée au peuple collectivement à une courtoisie ordinaire envers le citoyen individuel. Bref, les systèmes antidémocratiques de gouvernement ne manifestent qu'un intérêt de pure forme à une entité abstraite et non existante connue comme « le peuple », alors qu'ils traitent leurs citoyens comme les Mamelouks traitaient leurs sujets Egyptiens dans l'un des chapitres les plus sombres de notre histoire. La tyrannie et l'oppression auxquelles les Egyptiens étaient assujettis par une classe d'esclaves qu'ils avaient eux-mêmes achetés et auxquels ils ont ensuite inexplicablement remis les rênes du pouvoir ont laissé des traces dans notre climat culturel général. La meilleure description de la longue ombre jetée sur notre réalité actuelle par presque trois siècles de règne Mamelouk se trouve dans un livre intitulé « L'Héritage de la Servitude » par un auteur Egyptien proéminent.

 

 

L'apathie et la mentalité de troupeau :

 

Je m'incline à croire que les systèmes antidémocratiques de gouvernement engendrent un climat culturel qui ne peut être décrit que comme « culture de troupeau ». Dans ces systèmes, le gouvernement traite le peuple comme du bétail, ce qui fait que les citoyens affichent graduellement plusieurs des caractéristiques de la mentalité de troupeau, y compris un recul de l'individualisme qui, tout comme la démocratie, est l'un des plus grands exploits de la civilisation humaine, préalable à la consécration des droits de l'homme au vrai sens du mot, non pas dans le sens galvaudé par certains des systèmes de gouvernement les plus despotes de nos jours. Une fois que la mentalité de troupeau s'empare d'une société, les membres de cette société développent une attitude passive en disproportion avec les exigences de la bonne citoyenneté. Une attitude positive qui mène les citoyens à s'impliquer dans les activités de leur société requiert une perception de soi comme un être humain individuel et non comme un membre anonyme d'un groupe abstrait et déshumanisé connu comme « le peuple ». Une formule utile aux despotes, l'expression « le peuple », qui n'est pas nécessairement synonyme à « les citoyens », leur permet de bénéficier de l'apathie et de l'indifférence de leurs sujets. Cette indifférence, l'un des symptômes principaux de la culture de troupeau, est le plus graphiquement illustrée par le nombre modeste de votants éduques qui ne se dérangeraient simplement pas pour participer à la procédure