La « Fixité »: Une Culture Arabe
par Tarek Heggy



Qu'une personne veuille maintenir une position privilégiée est un instinct humain parfaitement normal. Mais lorsque l'instinct se transforme en une obsession, cela devient un phénomène culturel entraînant des répercussions politiques, économiques, sociales et psychologiques. De ma position avantageuse dans la société internationale où j ‘ai eu le privilège de travailler durant presque deux décennies, j'ai observé ce phénomène en jeu pendant plusieurs années. Ce que j'ai vu lors de mes années de travail avec la firme était très différent de ce qui se passe en Egypte aujourd'hui. Au cours des vingt-cinq dernières années, le désir que les gens haut placés ont à se cramponner à leurs postes a crû exponentiellement, à un point jamais encore vu dans notre pays - ni, pour ce fait, dans aucune des sociétés jouissant de mobilité politique et sociale ; en d'autres termes, les sociétés marquées par un haut niveau de démocratie. Comme je l'ai dit, le destin m'a accordé l'opportunité de passer presque vingt ans dans une firme internationale qui, depuis le XIXe siècle, fut l'un des plus grands cinq conglomérats économiques du monde. Les rentrées de ses ventes en 2005 étaient trois fois plus grandes que le revenu national de l'Egypte pour la même période, et son succès peut être attribué en grande partie aux principes de base qui la gouvernent et qu'elle maintient strictement et inconditionnellement :

 

•  Une culture générale fondée sur le principe que le moteur du succès est l'institution elle-même et non pas l'individu qui qu'il soit.

•  Une politique qui abjure la récompense d'un individu pour sa performance exceptionnelle en le gardant dans le même poste indéfiniment. Pour le bien-être de l'institution elle-même, et dans les termes de l'administration saine, la croyance que nul n'est indispensable, et donc irremplaçable, est plus logique que l'idée que la personne qui fait bien son travail et qui réalise de bons résultats acquiert le droit à une tenure à vie de son poste.

•  La période d'occupation d'un poste élevé ne doit pas dépasser trois à cinq ans.

•  Toute personne ayant atteint l'âge de la retraite doit prendre sa retraite, quoi qu'elle soit brillante, compétente et talentueuse.

 

Inversement, une culture de « fixité » a envahi notre pays ce dernier quart de siècle. Toute personne occupant le poste supérieur de n'importe quel secteur – le président d'un club, disons, ou d'un syndicat professionnel ou d'un parti politique - envisage un mandat à vie. Lorsque le mot « ancien » est applique à un ministre qui n'est pas renommé dans un remaniement ministériel, il équivaut le mot « feu » tel ou tel. Le départ d'un poste élevé fait tourner les laminoirs des rumeurs : soit son titulaire a été déloyal au pouvoir en question, soit sa performance a été si faible qu'il devait être déplacé. Comme je l'ai mentionné au commencement de cet article, c'est une ambition humaine normale de vouloir s'agripper à un haut poste, mais lorsque l'ambition atteint les proportions qu'elle a atteintes dans notre contexte culturel actuel, ceci devient un phénomène qu'il faut étudier, et peut être même soigner.

 

Il y a plus qu'un quart de siècle, François Mitterrand, alors le président de la France, rendit visite au Président Anouar Sadate et, en partant, dit à Sadate qu'il irait visiter Mohamed Hassanein Haykal. La réaction immédiate du président Egyptien à cette nouvelle fut de s'exclamer : « Mais je l'ai renvoyé ! ». Plus tard, le Président Mitterrand dit à ses amis qu'il ne pouvait pas comprendre ce que ceci avait à voir avec sa décision de rencontrer Haykal : « Je n'ai pas dit que j ‘allais rendre visite au rédacteur en chef d'Al Ahram ; j'ai dit que j'allais rendre visite à Mohamed Hassanein Haykal. » Lorsque la fille de Mitterrand, dont il reconnut la paternité peu avant sa mort, me raconta l'histoire, je dis que l'incapacité de son père à comprendre le commentaire de Sadate était due aux différents milieux culturels et aux différentes mentalités des deux hommes. Pour Sadate, comme pour beaucoup de nos compatriotes, la valeur d'une personne est mesurée d'après le poste qu'elle détient. Ainsi, si la valeur de Haykal provenait de son poste de rédacteur en chef d'Al Ahram, il en suivrait que lorsque Sadate le renvoya il devint une personne sans valeur – d'où la surprise de Sadate que Mitterrand veuille le rencontrer. Evidemment, rien ne pourrait être plus distant de la vérité. Bien que je ne sois pas du même avis que Monsieur Haykal sur la plupart des questions politiques, je sais qu'il est de loin le meilleur journaliste du monde Arabophone. Je sais aussi que tous ceux qui l'attaquent aujourd'hui le font cherchant à se faire bien voir par les personnes haut placées à qui ils sont grandement redevables de leur bonne chance. Et, parlant de la manière dont la valeur d'une personne devrait être estimée, je me demande si les éditeurs internationaux qui ont publié les best-sellers de Monsieur Haykal daigneraient regarder un manuscrit offert par quiconque de ses attaquants. Je voudrais, ici, raconter une anecdote auto explicative. Malgré mon désaccord politique avec Monsieur Haykal, je déjeunais avec lui dans un restaurant à Londres il y a quelques années ; pendant le repas il appela le palais royal d'Espagne pour demander un rendez-vous avec le Roi Juan Carlos deux jours plus tard. Après seulement quinze minutes, le palais le rappela pour confirmer que le roi serait heureux de le recevoir le surlendemain. C'est un homme dont les livres ont été traduits en plusieurs langues et lus par des millions de gens à travers le monde. Quant à ses critiques, c'est un fait qu'ils ne le vilipendent que pour s'insinuer dans les bonnes grâces de leurs bienfaiteurs. C'est aussi un fait qu'aucun d'eux n'est capable de composer un manuscrit acceptable par un éditeur international.

 

« L'Egypte ouvre-t-elle ses portes

A tout esclave qui tue son maître ? »

 

C'est sûrement ce qui poussa le professeur universitaire et ancien doyen de la Faculté de Droit à s'engager dans une bataille furieuse contre ses adversaires dans le parti, faisant usage de munition offensive, dans une tentative de demeurer chef du parti contre la volonté de ses membres. Peut-être n'aurait-il pas été si déterminé à s'accrocher à son poste à la tête du parti s'il s'était souvenu que son fondateur, qui n'avait pas de statut officiel, était plus populaire que le roi d'Egypte et son premier ministre. Le même incident se passa dans un club sportif réputé où de violentes batailles eurent lieu pour la présidence du club.

Il y a des centaines d'autres exemples qui montrent jusqu'où les gens peuvent aller pour se cramponner à leurs postes privilégiés. Personne aujourd'hui n'accepte que l'occupation de ces postes soit une situation temporaire et pas permanente.

 

Il y a quelques semaines, Dar al Hilal a publié un livre sur les monarques qui gouvernèrent l'Egypte il y a plus de cinq mille ans, c'est à dire depuis l'époque du fondateur de la première dynastie en 3400 avant J.C., le Pharaon Menés qui unifia la Haute et la Basse Egypte. Une simple inspection statistique montre que ces souverains peuvent être divisés en trois groupes égaux en nombre :

 

- Ceux qui furent forcés à quitter le trône.

- Ceux qui moururent en fonction.

- Ceux qui furent tués en fonction.

 

Ma recherche pour trouver un seul souverain ayant abdiqué volontairement fut infructueuse. En relation, j'aimerais mentionner l'unique exception à cette séquence. Le Mercredi 8 Octobre 1917, le souverain d'Egypte, le Sultan Hussein Kamel, mourut. Conformément aux règles de la succession, le trône fut offert à son fils Prince Kamal el Dine Hussein, qui déclina l'offre. Le trône alla à la place au prince « canaille », Ahmed Fouad, le jeune frère du Sultan. Lorsque je donnai un cours à une classe d'étudiants en histoire, je leur demandai si l'un deux connaissait le nom de l'homme qui, il y a moins de cent ans, avait décliné le trône de l‘Egypte lorsqu'il lui avait été offert. Pas un seul des étudiants d'histoire ne savait de quoi je parlais : c'était comme si l'évènement ne s'était jamais produit. La seule explication de cette amnésie collective est que dans notre culture, tout être qui écarte la possibilité de manier le pouvoir absolu doit être dément, et ne vaut donc pas qu'on s'en souvienne. Ainsi, un homme de grands principes, un idéaliste qui exerça sa propre volonté face à l'ultime tentation, fut relégué dans l'oubli. En faisant usage du mot « canaille » pour décrire le Prince Ahmed Fouad, je cite Bayram el Tounsi qui lamentait l'accession d'un prince notoire pour son amour des cabarets au trône des grands Pharaons, dans un poème célèbre qui dit :

 

« Lorsque nous manquâmes de rois en Egypte,

Les Britanniques te jetèrent sur la piste,

Ils t'assirent sur le trône pour te déguiser en un vrai roi,

Où ont-ils trouvé un traître et une canaille comme toi. »

 

Un ami à moi qui tend à avoir un esprit philosophe aime citer la maxime que « les réponses sont aveugles, les questions sont clairvoyantes. » J'aimerais demander à nos historiens estimés s'ils ont une explication scientifique à la croissance et à la diffusion monstrueuses de la culture de la « fixité » dans notre société, un phénomène qui nous a menés à voir l'infâme Gomaa utiliser des armes à feu pour demeurer à la tête d'un parti qui ne voulait plus de lui comme chef.