Les Prisons de líesprit Arabe.
par Tarek Heggy



J'eus l'occasion au cours des quatre dernières décennies d'étudier, de surveiller et de suivre différents aspects de l'esprit arabe. Je suivis, surveillai et étudiai ce « phénomène » en temps que fils de la région arabophone ; je suivis ce même phénomène aussi en temps que chercheur ayant rédigé et édité plus de vingt úuvres en arabe et en anglais (dont cinq livres furent totalement dédiés à l'esprit arabe et à la culture arabe). J'eus encore l'occasion de traiter avec l'esprit la culture arabes d'un angle très particulier lorsque j'étais le chef d'une compagnie de pétrole internationale dans la région arabe, ce qui me valut de traiter avec le produit final de la culture arabe, soit l'homme/la femme arabophones dans leur milieu de travail. Finalement, j'eus l'occasion de traiter avec cet esprit et cette culture arabes lorsque les circonstances me procurèrent l'occasion de traiter avec des étudiants arabes, auxquels j'adressais des conférences de hautes études dans différentes matières, faisant toutes partie de la science et des techniques de la gestion moderne que j'enseignais aux étudiants en maîtrise de plusieurs universités dans les pays arabes.

A partir de tous ces angles, à travers un fort intérêt et un suivi minutieux, et au bout d'un parcours le long duquel j'eus vastement affaire avec le phénomène de « l'esprit arabe moderne » pendant près de quatre décennies, j'aboutis à ce que j'ai mis dans mon livre le plus récent «  The Arab Culture Enchained  » (La Culture Arabe Enchaînée), actuellement en révision à la maison d'édition de l'Université de Cambridge.

Dans ce livre, je décris l'esprit arabe moderne comme étant prisonnier dans trois geôles, ou enchaîné de trois liens ; celui de l'interprétation obscurantiste contraire à la science, au progrès, et à la religion civilisée ; ensuite, le lien de la culture détachée de la science et du monde moderne, qui provient de l'histoire arabe, de la géopolitique de la Péninsule d'Arabie et puis (de la plus grande importance) des institutions et des programmes didactiques qui ne consolident ni les valeurs de la civilisation et du progrès, ni les valeurs humanitaires, mais qui consolident plutôt tout ce qui est contraire et opposé à toutes les valeurs. Finalement, la dernière prison ou le dernier lien constituant un obstacle entre l'esprit arabe et le progrès, est une problématique philosophique qui se situe entre cet esprit et la compréhension du modernisme et du développement, imposant à l'esprit le refus, accompagné d'une vision du modernisme et du progrès comme étant un envahissement culturel de sa forteresse intellectuelle, de son legs culturel et de sa civilisation.

La première prison qui sépare l'esprit arabe du modernisme et du progrès et qui l'empêche de se joindre à la marche du reste de la civilisation humaine et vers l'idée absolue de la doctrine du philosophe allemand Immanuel Kant, est la compréhension rétrograde, moyenâgeuse et bédouine de la religion. Pour un grand nombre de musulmans contemporains, il n ? 'y a d'interprétation ni d'explication de la religion que cette compréhension propagée par les ennemis de l'esprit et de la pensée libre, commençant par Ibn Hanbal (dixième siècle) et finissant par le fondateur du Wahhabisme Saoudien dans la Péninsule d'Arabie en 1744 A.D., Mohamed Ibn Abdel Wahhab, parrain du Wahhabisme dont la doctrine s'est entrelacée, tressée et enfoncée avec celles d'Abi El Alaa El Mawdoudi et des Frères Musulmans Egyptiens après sa mort. Ensuite vint un état Islamique contemporain fondé il y trois quarts de siècle, faisant de soi-même non seulement un lieu d'application de cette interprétation, mais aussi le lieu de sa propagation, de son exportation, et de subvention à l'opération de sa propagation dans chaque lieu sur terre qui s'ouvre à elle. Dans cette interprétation de la religion, il n ? 'y a pas de place pour autrui (ni Chrétien, ni Juif, ni Bouddhiste, ni autre), il n'y a pas lieu d'égalité entre la femme et l'homme, il n ? 'y a pas lieu de coexister avec les autres, il n ? 'y a pas lieu d'ouvrir les horizons face à l'esprit humain afin qu'il s'épanouisse, qu'il brille d'innovation, et qu'il s'instruise dans la collectivité intellectuelle et innovatrice ; il n'y a pas lieu même d'interpréter le mot « jihad » comme signifiant défense de soi, puisque son interprétation reste moyenâgeuse et bédouine, étant un moyen de propager une certaine religion sur toute l'humanité par l'épée.

Il y a neuf siècles, il existait deux courants dans la vie intellectuelle des Musulmans : le courant de la raison introduit par les Mutazilites, et qu'Averroès (Ibn Rouchd, qui vécut en Andalousie il y a un peu plus de huit siècles) haussa à une place si élevée que j'aime la nommer « horizon Aristotélien » , et le courant qui faisait la guerre à la raison, et qui rehaussait la valeur du texte ; à ce dernier appartient un grand nombre, comme l'un des quatre Imams Sunnites, notamment Ahmed Ibn Hanbal, et comme El Ghazali qui vécut et mourut il y a plus de neuf siècles. Par malchance pour les Musulmans, le courant général de leurs sociétés, mené par les Alliés (de ce temps là), éradiqua complètement l'école de la raison en brûlant les manuscrits d'Averroès, et ils se dirigèrent entièrement vers l'école textuelle du copiage et de l'imitation, élevant ainsi El Ghazali au plus haut dans l'Islam depuis lors - lui qui refusa que la raison puisse connaître et apprendre la vérité. C'est depuis ce temps là que l'esprit arabe est en rétrogradation et en isolation incessantes.

Quant à la deuxième prison qui accable l'esprit arabe, elle se présente dans un milieu de culture générale où se sont propagées les valeurs tribales arabes avec tout leur négativisme, ainsi que la particularité (au lieu de la tolérance), et l'égocentricité (au lieu de l'ouverture envers les autres). A cause de cela, il était impossible que ces sociétés reçoivent et assimilent les valeurs du pluralisme, de l'acceptation d'autrui et de la foi en l'universalité de la science et du savoir, ou qu'elles acceptent les mouvements des droits de l'homme et des droits de la femme ; plus flagrant encore, leur refus catégorique de l'accomplissement humain le plus important : la démocratie. Les systèmes éducatifs des sociétés arabes reflètent cet ordre culturel dominant, qui se pose comme un obstacle entre l'esprit arabe et la marche de la civilisation humaine. Il suffit d'inspecter les programmes d'instruction d'un pays come l'Arabie Saoudite pour voir comment cette semence ne peut donner qu'un être inapte à entreprendre la marche de l'humanité, celle du progrès et de la civilisation. Il suffit aussi d'apercevoir chacun des maîtres à penser de ces sociétés pour réaliser la force du lien qui existe entre le milieu culturel et instructif de ces sociétés et le renfermement rétrograde sur soi dans certaines sociétés arabes.

Dernièrement, les institutions religieuses, médiatiques, culturelles et didactiques ont inculqué dans l'esprit des sociétés arabophones une mentalité qui perçoit que l'incitation à joindre le modernisme, le développement, la procession de la civilisation et le cheminement de l'humanité, ne sont qu'une autre façon de se rendre à l'invasion culturelle, et de compromettre la spécificité culturelle arabe.

Le problème des sociétés arabophone, ou de la plupart d'entre elles, ainsi que celui d'un certain nombre de sociétés islamiques non-arabes n'est résolu ni par les confrontations militaires, ni par les moyens sécuritaires, encore moins par les tentations ou les réprimandes économiques, car tout ceci ne touche pas au cúur ; le cúur est intellectuel et culturel à la base, et par conséquent, le moyen principal et le plus avantageux de le traiter est celui de la raison et du savoir.