Entre la Tribu et l’Etat
Par Tarek Heggy


La sociologie des tribus de la Péninsule d'Arabie est la clé de la compréhension du caractère et de la mentalité Arabes. Afin de tracer les traits historiques de ce caractère et de cette mentalité, il faut tenter d'imaginer la vie dans les déserts intérieurs des régions de l'est de la Péninsule au courant des vingt derniers siècles. Mais pourquoi les régions de l'est et non de l'ouest ? L'explication de ce pourquoi suivra la présentation d'un aperçu panoramique des traits historiques de la constitution mentale et caractéristique des tribus habitant les régions de l'est de la Péninsule d'Arabie, en particulier les tribus intérieures, et non pas les tribus costales.

 

Pendant les vingt derniers siècles, les tribus des régions de l'est de la Péninsule d'Arabie menèrent une vie pastorale instable, errant à la recherche de pâturage et d'eau. Résultant de ce train de vie, l'attitude tribale Arabe envers des notions telles que la loyauté, l'objectivité et la neutralité ne peut être comprise indépendamment de la sociologie nomade, modèle de la culture des tribus Bédouines forcées par l'environnement à bouger constamment à la recherche de nourriture. Leur loyauté inconditionnelle étant réservée au Cheikh de la tribu, l'objectivité devient étrangère et la neutralité tient de la trahison.

 

Comme le remarqua l'imminent critique Galal El-Achri dans son traité sur la créativité Arabe, le seul domaine créatif dans lequel les Arabes excellèrent fut la poésie. C'est l'unique forme d'expression artistique qu'ils présentèrent, pour des raisons que nous n'examinerons pas ici. Ils ne produisirent ni pièces de théâtre, ni romans, ni épopées, ni musique, ni autres genres d'art comme le firent les Grecs, et, auparavant, les Egyptiens et les Sumériens.

 

La poésie composée par les poètes venant des régions de l'est de la Péninsule d'Arabie est un miroir reflétant les moeurs des tribus de la région, leurs coutumes, leurs intérêts, leurs attitudes et leurs pensées. L'image reflétée par leur poésie est restée inchangée pendant des siècles. Une ode composée en Arabe classique il y a plus de dix siècles par un poète de Najd, reflète les mêmes valeurs et perspectives mondaines qu'une ode composée en langue vernaculaire par un poète contemporain de Najd. La plupart de la poésie de la région, ancienne et nouvelle, résonne à une cadence imagée empoignante, ayant pour thèmes principaux la fierté et la supériorité du Bédouin toujours vainqueur, jamais vaincu, qui ne s'incline devant personne et qui se tient bien au-dessus de tous. En effet, le mot pour « hautain » en Arabe est nouf , d'où viennent les noms Nayef, Nouf, et Nawaf. Ceci est donc le message que des milliers d'odes écrites par des poètes de Najd, Al-Ihsa', Al-Qassim, et Al-Hofouf essayent de transmettre, depuis que la langue Arabe prit sa forme actuelle jusqu'à nos jours. Cette perception de la vie telle que reflétée par la poésie de la région englobe la sociologie de ses tribus nomades.

 

La raison pour laquelle notre intérêt est porté sur les régions intérieures de l'est de la Péninsule d'Arabie plutôt que sur les régions costales de l'est et le Hejaz, est que ces terres intérieures furent le creuset où l'entendement de l'Islam connu sous le nom de « Wahhabisme » fut forgé. Au courant de la seconde moitié du vingtième siècle, le Royaume de l'Arabie Séoudite dépensa des centaines de milliards de dollars pour propager cette doctrine qui, de ce temps, était sous l'influence de trois facteurs externes: les idées d'Aboul Ala' El-Mawdoudi, celles de Sayed Qutb, et la « Soroureya », école introduite par les Frères Musulmans de la Syrie. Ces trois facteurs ne diluèrent nullement l'essence de l'entendement Wahhabiste de l'Islam; bien au contraire, la simplicité des idées de Mohamed ibn Abdoul Wahab par rapport aux écoles d'El-Mawdoudi, Qutb et la Soroureya contribua à renforcer le Wahhabisme et à élever les rangs de ses adhérents.

 

La mentalité formée dans les déserts intérieurs de l'est de la Péninsule d'Arabie prit les devants de la vie intellectuelle des sociétés Arabes et Musulmanes, suite à l'échec du libéralisme et de l'alliage du socialisme et du nationalisme Arabe qui régnaient à une certaine période. Cependant, les sociétés Arabes et Musulmanes furent influencées par l'état d'esprit tribal né dans les déserts rudes de la Péninsule d'Arabie à des degrés différents, relatifs au legs historique et culturel de chaque société, et selon les conditions politiques et socio-économiques de celles-ci. Ainsi, alors que son impact fut fortement ressenti dans les régions intérieures de la Péninsule d'Arabie, il fut moins influent dans les villes costales de la péninsule, et encore moins dans des sociétés telles qu'en Egypte, au Maroc, en Syrie, en Iraq et en Inde, qui sont plus riches que la Péninsule d'Arabie en histoire, en civilisation et en culture. Toujours est-il que le regard Bédouin sur le monde, forgé dans les déserts arides de l'est de la Péninsule d'Arabie et exprimé à travers la poésie créée par les poètes de la région, est la clé essentielle pour comprendre la manière de penser de plusieurs sociétés Arabes et Musulmanes.

 

Le moule de la culture qui modela le regard Bédouin sur le monde est en contradiction totale avec le concept de l' « Etat ». La fidélité au Cheikh de la tribu est personnelle par sa nature, alors que la loyauté envers l'état est une notion plus abstraite et plus objective; l'obéissance aux désirs et aux ordres du Cheikh est la contrepartie de l'engagement du citoyen moderne aux règlements constitutionnels et légaux de l'état. Selon la sociologie de la mentalité tribale dont la spécificité a été expliquée en quelque détail dans cet article, « Autrui » est perçu comme un ennemi, ou, au mieux, comme un possible ennemi qu'il faut neutraliser; tandis que dans le système de l'état moderne, « Autrui » est une expression naturelle de la diversité de la vie, n'inspirant nullement de rejet ni d'animosité. Dans l'environnement tribal on ne peut discuter de sujets tels que la diversité ou l'acceptation d'autrui; on ne peut s'engager à une critique de soi ou à admettre la critique, ni à reconnaître que le savoir est universel et qu'il est le legs collectif de l'humanité entière tout ceci étant le fruit de l'état moderne, progressif, et civilisé. En effet, la notion même de l' « humanité » est étrangère à la société tribale.

 

Si l'on emprunte au grand philosophe Ibn Khaldoun sa théorie de la distinction entre les sociétés urbaine et Bédouine, on peut dire que l'état d'esprit actuel de l'Islam (et non pas l'Islam lui-même) est conditionné par l'Islam entendu, présenté et propagé au courant du demi-siècle dernier par des tribus Bédouines vivant dans les déserts intérieurs de l'est de la Péninsule d'Arabie. Etant donné que la plupart des centres et des écoles Islamiques en Amérique du Nord, en Europe, en Australie et dans les régions non-Musulmanes de l'Asie et de l'Afrique ont été fondés par l'initiative et le financement des représentants de cette mentalité tribale insulaire, il n'est donc pas difficile de comprendre pourquoi le monde aujourd'hui se voit face à une confrontation entre l'humanité et l'Islam. En vérité, cette confrontation est entre l'humanité et seulement un genre d'Islam, présenté, financé, et propagé par l'état d'esprit Bédouin de Najd.

 

L'un des développements les plus alarmants des cinq dernières décennies, est que l'état d'esprit de Najd n'a pas uniquement monopolisé les centres et les écoles Islamiques à travers le monde, mais il a aussi élargi son cercle d'influence pour inclure les médias à l'intérieur comme à l'extérieur des sociétés Arabes et Islamiques. Ses tentacules s'étendent jusqu'à des institutions Islamiques vénérables dans des pays comme l'Egypte, la Tunisie, le Maroc et la Syrie, rongeant leurs traits originaux, et les remplaçants par les siens. Ainsi, alors que jadis on reconnaissait en écoutant son sermon du vendredi, un orateur comme étant Shaféite ou Hanafite en Egypte, Mali au Maroc ou en Tunisie, on entend aujourd'hui un tout autre ton, une note unique, Hanbalite, accordée à la musique d'Ibn Taymiyah ou d'Ibn Abdoul Wahab.

 

Bien que de tous les juristes Islamiques Ibn Hanbal ait été le partisan le plus zélé de l'orthodoxie et de la tradition, dénigrant le raisonnement déductif (il accepta des dizaines de milliers de Hadiths du Prophète comme préceptes apostoliques, contrairement au grand juriste Abou Hanifa qui n'en accepta que juste au-dessus d'une centaine), il ne fut qu'un produit naturel de son époque; une époque où l'Islam titubait à cause des assauts des Mongols et des Tatars. On ne peut donc pas lui reprocher des idées qui convenaient à l'ère durant laquelle il vivait; ceux qu'il faut blâmer sont ceux qui, vivant dans un temps et une place différents, continuent à baser leurs convictions sur les idées d'Ibn Hanbal. Finalement, Mohamed ibn Abdoul Wahab n'a jamais été un juriste, mais simplement un prêcheur cherchant des conversions à l'Islam de Najd, qu'il faut entendre dans le contexte de ses origines désertiques, tribales, Bédouines, et insulaires. Si ce n'était pour le pétrole découvert dans ces régions, cette école de l'Islam serait restée prisonnière de la géographie et des dunes sablonneuses de Najd qui n'ont produit ni art, ni musique, ni littérature, mais uniquement de la poésie dévouée au thème unique: la glorification des moeurs tribales de Najd.