La réforme religieuse :

Pierre angulaire de la réforme des sociétés arabes


par Tarek Heggy


I. Aperçu général :

L'Islam a joué un grand rôle dans la formation de l'histoire et de la culture des peuples arabophones. Mais tout comme « l'esprit musulman » a connu des périodes d'épanouissement - selon les critères du moyen-âge - jusqu'au douzième siècle de notre ère, il a aussi connu, depuis ce temps-là, un parcours de déclin, de stagnation et d'isolement dont on ne peut cacher les traits. Depuis l'interaction des peuples de cette région avec l'occident (depuis le premier jour de la Campagne d'Egypte de Bonaparte en 1798), la problématique s'est concrétisée en deux courants : le premier affirme que le retard de nos sociétés est dû au fait que nous ne tenons pas l'ensemble des doctrines religieuses comme plan de parcours de la vie et du travail des individus et des sociétés. Les détenteurs du second courant quant à eux, jugent inévitable de suivre les mécanismes de la civilisation occidentale afin d'accomplir le progrès de leurs sociétés. On peut dire (avec un peu de généralisation) que l'atmosphère politique, culturelle, intellectuelle et éducative des sociétés arabophones vit un duel entre ces deux tendances : la tendance du retour aux sources et aux origines islamiques, et celle de l'usage des mécanismes et des vertus de la civilisation occidentale qui, au fait, ont aujourd'hui dépassé les frontières de l'occident dans le sens géographique, puisqu'ils sont devenus les mécanismes de plusieurs sociétés hors de l'Europe.

Je pense que les prôneurs du retour aux sources et aux origines n'ont à offrir que de grandes promesses aux gens ordinaires, alors que les intellectuels savent que l'histoire islamique est une histoire purement humaine qui a connu une période d'épanouissement relatif (la réalité et l'ampleur duquel sont souvent exagérées), et qui a ensuite diminué et chuté lorsqu'elle a secrété une mentalité de copiage, contraire à la raison et à l'innovation, et qu'elle a posé un plafond bas à l'œuvre de la raison humaine. Dans tous les cas, la période que certains appellent l'âge d'or n'est qu'une période aux caractéristiques qui reflètent les réalités du Moyen Âge au vrai sens du mot.

Le grand dilemme de ce débat (futile, à mon avis) est l'erreur de considérer que les moteurs, les mécanismes, les dynamiques et les incitations de la civilisation occidentale sont « occidentaux ». J'ai prouvé dans plusieurs de mes œuvres que le progrès vécu par l'Europe occidentale est advenu grâce à des facteurs humains plutôt que des facteurs européens ou occidentaux. Le premier de ces facteurs est la limitation sévère imposée à l'autorité et au pouvoir des hommes de religion, suivi du haussement du plafond de la liberté de penser et l'encouragement de l'esprit critique ; tels sont les deux facteurs qui ont fait évoluer les valeurs du progrès qui sont toutes « purement humaines », et non occidentales, chrétiennes ou européennes.

L'une des preuves les plus claires que les valeurs et les propriétés du progrès sont humaines et universelles est ce qui a eu lieu à grande échelle en Asie, lorsque des sociétés non-européennes ont employé les mécanismes et les valeurs du progrès pour accomplir le développement, et qu'elles y sont parvenues. C'est ce que le monde a vu au Japon, en Corée du Sud, à Singapour et à Taiwan, et après cela dans d'autres sociétés, comme la société Malaisienne que l'on peut considérer comme la preuve la plus claire que les valeurs et les mécanismes du progrès sont universels et humains.

Revenant aux sociétés arabophones ; l'analyse de leurs phénomènes politique, économique, sociologique, culturel, éducatif et médiatique contemporains assure que leurs milieux sont dépourvus des valeurs du progrès qui sont, comme je l'ai dit, très clairement humains et universels.

Le plus grand défi auquel cet approche devra faire face viendra toujours des institutions religieuses, non pour un motif purement religieux (ni même pour un motif religieux tout court), mais dans le but de défendre l'autorité et le pouvoir sans limites de diriger et d'orienter la vie dans leurs sociétés.

Avec la même assertion, le domaine sacré qu'il faut considérer comme la pierre angulaire du projet de développement est l'institution de l'éducation, inclus (avec en tête, même) l'éducation religieuse. Tout travail hors de ce cours aura un effet et un rendement marginaux ; car le rendement dépend de ce qui arrivera dans les institutions d'instruction (et, je réitère, à commencer par les institutions d'enseignement religieux).

La réforme de l'éducation générale et, au même degré d'importance, la réforme de l'éducation religieuse sont la pierre angulaire du projet de progrès et de développement que nul dans nos sociétés (arabophones) ne pourra achever avant que la réforme de l'éducation, et en particulier de l'éducation religieuse, n'inculque dans les esprits et les consciences les valeurs du progrès en tant que des valeurs humaines et universelles en premier lieu.

 

II. Les valeurs du progrès : 

Une vue d'ensemble (ou de haut) sur les sociétés avancées avec, en parallèle, une connaissance (approfondie) de leur histoire et de leur marche, nous informe que le progrès des sociétés qui sont allées loin dans leur parcours vers le développement et le progrès a été le résultat d'un ensemble de valeurs qu'on a rendues fondamentales dans la société, en les rendant fondamentales à la question religieuse, et c'est sur la base de ces valeurs que nos sociétés arabophones ont besoin de reconstruire leurs institutions éducatives, dont les institutions d'enseignement religieux.

La première valeur du progrès est la raison, le criticisme et le grand espace de « l'esprit critique ». Cette première valeur du progrès sera toujours la plus attaquée par la théocratie et les théocrates qui connaissent bien les implications de rendre cette valeur fondamentale à l'institution éducative de n'importe quelle société.

La seconde valeur est celle de « la pluralité » comme étant l'une des caractéristiques les plus importantes de la vie en général, et de la connaissance, de la science et de la culture en particulier.

La troisième valeur est « l'altérité » qui dans son essence est l'acceptation de l'autre, quoique soit l'aspect ou la race de cet autre. L'altérité est une conséquence naturelle de l'implantation de la pluralité.

La quatrième de ces valeurs est « l'universalité de la science et du savoir ». Cette valeur a un lien dialectique solide avec les trois valeurs déjà mentionnées.

La cinquième valeur est celle de « la tolérance » religieuse et culturelle, étant la conséquence naturelle de la croyance en la diversité des différents aspects de la vie.

La sixième valeur concerne « la femme et sa place dans la société », en partant de l'idée que la femme est un être totalement égal à l'homme, et qui a également des droits, des devoirs et de la valeur humaine. Le lien entre le progrès et la situation de la femme est un lien dialectique double : d'une part, la femme est la moitié de la société en nombre ; immobiliser la moitié de la société ne peut avoir que des conséquences négatives… D'autre part, c'est la femme qui éduque l'autre moitié ; si elle n'est pas une personne libre, elle va élever l'autre moitié de la société avec les défauts et les désavantages résultants de l'éducation aux mains d'une personne inférieure.

La septième valeur est celle des « droits de l'homme » selon le concept développé au cours des deux derniers siècles.

La huitième valeur est celle de « la citoyenneté », étant la base du rapport entre les individus, et de leur rapport avec l'état.

La neuvième valeur est le concept moderne de l'état, et le concept de « l'état de droit » qui diffèrent du concept de la tribu, du village, et de la famille.

La dixième valeur est celle de « la démocratie », invention humaine la plus digne des deux derniers siècles.

La onzième valeur est « la valeur du travail » qui inclut les notions modernes qui entourent le travail, comme le travail d'équipe, la compétence, les techniques de la gestion moderne et la culture de l'entreprise plutôt que celle des individus.

La douzième valeur est celle de « l'intérêt à l'avenir » plutôt que l'intérêt exagéré au passé, caractéristique de la culture arabe.

La treizième valeur est la valeur de « l'objectivité » qui, même si elle est relative, diffère de la subjectivité qui règne dans certaines cultures anciennes - la culture arabe en étant l'une des plus importantes. La sociologie de tribu qui a largement gouverné la culture arabe joue en faveur de la subjectivité, et est loin de la notion de l'objectivité.

La quatorzième valeur est « la relativité de la science, du savoir et de la gouvernance humaine ». Le parcours de la raison humaine durant les trois derniers siècles l'a menée loin de la culture de gouvernance absolue, et l'a rapprochée de la culture de gouvernance relative.

La quinzième valeur est celle de « la participation » et non de la dépendance. La participation est une valeur qui s'oppose fortement à l'importance de suivre et l'exiguïté de participation que les cultures arabes ont secrétées.

 

III. Que faire ?

Durant les deux derniers siècles, les partisans de la science, de la raison et de la modernité ont légèrement avancé dans nos sociétés, ensuite ils ont chuté en deuxième place, bien en arrière de l'école du retour aux racines et aux origines. A mon avis, il y a plusieurs raisons pour cela ; mais la plus importante reste que le débat reste au niveau global (macro) sans concentration sur le changement radical de la mentalité par l'enseignement. Le dialogue au niveau global est généralement basé sur des slogans qui sont plus attirants pour le public. La majorité des partisans du retour aux origines détiennent des slogans qui attirent les masses, même s'ils sont à moitié instruits ou à moitié cultivés (ce qui est le cas de la plupart d'entre eux). Même lorsque les occasions se sont présentées sous forme d'autorités capables de poursuivre le chemin traversant de l'obscurité de la réalité à la lumière du progrès (comme en Turquie de 1923 à 1938, et en Tunisie de 1956 à 1987), le travail dans les institutions éducatives est resté incomplet, et la taille de l'enseignement religieux (totalement divorcé de la mentalité du progrès et de la modernité) a atteint, dans des pays chefs comme la Turquie et l'Egypte, entre 15% et 20% du nombre des enfants de la société engagés dans l'opération éducative.

Je crois que malgré la montée de la vague du retour aux origines et aux racines, la situation mondiale et le mouvement de l'histoire sont en faveur des autorités politiques, des autorités de la société civile, d'une sélection intellectuelle, et des autorités de l'éducation et des médias qui croient au progrès ; ceux-ci pourront, à l'ombre des conditions générales, semer la graine de la réforme dans la terre de l'instruction en général, et de l'enseignement religieux en particulier.

 

IV. Réformer les institutions religieuses et ne pas les ignorer :

Ayant observé les conditions culturelles des sociétés arabophones pendant presque quarante ans, je suis presque certain qu'ignorer la religion (encore moins la blesser au moyen de stylos et de langues de gens motivés par la colère et non par le savoir) est un fait qui ne produira aucun bon fruit. Car la religion est un élément essentiel de l'air que respirent les peuples de notre région arabophone. Il vaut mieux travailler sur la réformation des institutions religieuses, de la culture religieuse, de l'enseignement religieux et de l'enseignement en général, que d'entrer dans un duel à la Don Quichotte qui n'aura pour résultat que la perte des peuples et leur éloignement. Ici gît le danger de certains groupes d'intellectuels arabes qui ont fait de l'attaque insolente contre la religion leur mission principale, au lieu de travailler sur la