"La Piété 'Dévoilée'"
par Tarek Heggy


Nombreux en Egypte parlent aujourd'hui de deux aspects qui dominent le
paysage social du pays. Le premier est que la manifestation de piété est
beaucoup plus propagée maintenant qu'il y a un siècle. Le second, est
qu'il y a une insurrection remarquable d'aberrations comportementales
sociétales ; la tension, l'agression et le manque de civilité dans les
relations entre les membres de la société sont devenus la norme. Alors que
nulle de ces deux observations ne peut être niée, il y a une contradiction
évidente entre elles. Si la religiosité qui a pénétré le climat culturel
de la société et la manifestation de piété étalée par ses membres n'ont
pas empêché le déclin des standards moraux, de la civilité et de l'éthique
sociale, ceci veut uniquement dire que la piété, ou plus précisément la
manière de comprendre la piété, ne sert pas les intérêts de la société.
Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas parmi ceux soumis à ce mode de
compréhension de la piété des exemples admirables de rectitude morale.
Mais je parle ici d'un phénomène général et non pas de cas individuels.

Je crois qu'on ne peut résoudre cette contradiction que si l'on admet que
ce qui est appelé « piété » de nos jours n'est en effet pas de la piété du
tout. Telle est la conclusion fixe que j'ai atteinte après avoir étudié ce
phénomène profondément. Nous sommes engloutis par des étalages
ostentatoires de piété, comme les femmes enveloppées de ce qu'on appelle
maintenant vêtement « islamique », et les hommes exhibant des barbes,
portant des anneaux de mariage en argent plutôt qu'en or et ayant des
marques sur leurs fronts pour témoigner des heures qu'ils ont passées à se
prosterner sur des petits tapis de prière ; sans parler des sens
constamment assaillis – par écrit, de la chaire et par les médias
audio-visuels – par des voix pressant les fidèles à observer les aspects
ritualistes de la religion. Si certains peuvent considérer que ceci
constitue la piété, d'autres, dont l'auteur de ces lignes, peuvent
affirmer que les rites et les rituels n'ont rien à voir avec la vraie
piété.

Etre pieux signifie avoir un code moral solide, aider les autres, et
montrer des traits de caractère nobles comme l'altruisme, la tolérance et
une forte éthique de travail. Quant aux manifestations de piété
mentionnées ci-dessus, elles sont dues à une combinaison de facteurs
politiques, économiques, sociaux, éducationnels, culturels et
psychologiques faciles à identifier. D'après l'école positiviste de la
philosophie fondée par Auguste Comte, personne ne peut prétendre qu'une
plus grande religiosité arrangerait les choses car l'expérience pratique
prouve que la religiosité excessive pourrait promouvoir le déclin des
standards généraux de comportement, ainsi que la violence et la colère
parmi les gens.

L'omniprésence de la religiosité dont nous témoignons aujourd'hui sous la
forme d'une adhérence rigide aux aspects ritualistes d'observance
religieuse provient d'une variété de sources :

· Plus d'un demi-siècle sans participation politique ou avec une
participation fictive en est une.

· Plus d'un demi-siècle de déclin économique et l'érosion de la classe
moyenne en est une autre.

· Le divorce total entre le système d'éducation égyptien et ce qui se
passe dans le reste du monde, son isolation des systèmes modernes
d'éducation reflétant tous nos défauts culturels tels que la tendance
croissante à l'insularité et la bigoterie, et le manque de réflexion
critique.

· La succession des oligarchies qui ont gouverné la vie politique et
sociale pendant plus d'un demi-siècle est aussi une source de la
religiosité excessive à laquelle la société a succombé.

Ajoutons à tout ce qui précède la détérioration de la qualité et des
standards des établissements religieux, infectés des idées soufflant de
l'Est. De plus, il n'y a sur la scène rien d'autre que la religion pour
nourrir le sentiment d'appartenance chez la jeunesse égyptienne. Leur
immersion dans les rituels d'observance religieuse est devenue un refuge
psychologique pour ceux qui ne trouvent rien d'autre pour s'accrocher en
temps d'incertitude (de l'espoir, une classe, une ambition, un parti, une
meilleure réalité ou un modèle culturel particulier).

Toute personne sur terre (à l'exception d'une petite minorité dont
l'allégeance n'est qu'à ses propres idées, principes et systèmes de
valeurs) a besoin de sentir qu'elle « appartient » à une chose ou à une
autre. Dans une société avancée où les membres jouissent d'un niveau de
vie élevé, le sentiment d'appartenance peut avoir de différentes formes.
Il y a ceux dont l'allégeance est à leurs propres réussites personnelles,
d'autres       à un parti politique, à une certaine classe sociale avec sa
propre culture et son système de valeurs, ou à un mouvement idéologique ou
culturel particulier. C'est à travers ce sentiment d'appartenance qu'une
personne accomplit la satisfaction et le contentement nécessaires au
bien-être de tout individu. Ceci pourrait expliquer le sentiment
d'appartenance ressenti par les égyptiens lors du mouvement national mené
par Saad Zaghloul il y a quatre vingt dix ans, ainsi que la raison pour
laquelle la plupart des égyptiens s'identifièrent avec le projet nassérien
quelques décennies plus tard. Dans les deux cas, il y avait un « front »
qui avait réussi à gagner l'allégeance de larges segments de la société,
sans tenir compte du succès de l'un ou de l'autre, ou s'ils tinrent leurs
promesses ou maintinrent leurs slogans.

Avec la disparition de ces fronts qui attiraient l'intérêt, l'énergie, la
loyauté et l'allégeance de la plupart des membres de la société, le champ
resta libre à l'emprise d'un nouveau genre d'allégeance, plus attirant,
plus confortable, et, à cause de ses généralités et imprécisions,
convenable à des hommes et des femmes d'une formation culturelle moyenne.
Alors l'allégeance au marxisme, par exemple, requiert un degré de
conscience, de culture et d'intelligence au dessus de la moyenne, ceci ne
s'applique pas lorsqu'il s'agit de se joindre au front des slogans
religieux.  Je crois que les slogans religieux – qui, en fait sont
purement politiques et nullement religieux – doivent leur attrait à la
régression et l'érosion des rôles joués par les autres fronts qui avaient
été très efficaces à des étapes antérieures de l'histoire moderne de
l'Egypte des deux derniers siècles.

Il faudrait aussi signaler que la piété ritualiste (telle qu'endossée par
les œuvres d'hommes comme Ibn Taymiyyah et Ibn Kaim el Jawzeya, et par les
applications de Mohamed ibn Abdel Wahhab et les expériences inspirées par
son école) agit sur l'extérieur plutôt que l'intérieur de la personne ;
c'est comme un système routier strict qui impose des règles rigoureuses
déterminant ce que les gens peuvent ou ne peuvent pas faire. C'est une
école de pensée qui pourrait convenir aux communautés primitives ayant une
réserve limitée d'éducation, de culture et de savoir, mais pas aux
sociétés contemporaines, avancées et civilisées. Les communautés
gouvernées par ce code sévère pourraient de l'extérieur paraître
disciplinées, mais elles sont criblées de défauts et d'imperfections. Les
gens sont traités comme des animaux du cirque entraînés au fouet à suivre
la routine qui leur est établie. Mais selon le soufisme, le christianisme
et le bouddhisme, la piété agit sur l'intérieur de la personne, et cherche
à faire triompher le bon de la nature humaine de ses aspects agressifs et
vils.

Ce n'est pas un hasard que les sociétés islamiques gouvernées par les
règles religieuses les plus strictes, c'est-à-dire les règles destinées à
maintenir un semblant extérieur de piété, soient les plus dissolues, les
plus obsédées par le sexe, les femmes et toutes les formes d'indulgence
sensuelle. Tenter de contrôler ces aberrations « extérieurement » sans
essayer de les traiter de l'« intérieur » crée un genre de dichotomie, une
division pathologique entre ce qu'on appelle public et ce qui se fait en
privé qui est peut-être sans équivalent dans le monde.

  18th October, 2009.