La Mentalité Arabe
et la Théorie de la Conspiration
par Tarek Heggy


Pour toute personne intéressée au monde des idées, particulièrement en ce qui concerne les sciences sociales, la dynamique et le système particulier à certaines sociétés, certaines questions acquièrent une plus grande résonance que d'autres. Une question qui a occupé le premier rang de mes préoccupations pour quelques années déjà, est la dominance, dans la société Arabe en général, incluant l'Egypte, de la théorie de la conspiration. Pour des millions d'Arabes et d'Egyptiens, les propositions suivantes sont devenues de vrais articles de foi :

•  Le plan de notre histoire récente et de notre monde actuel a été dessiné par les grandes puissances ; ce que nous endurons aujourd'hui est le produit de leurs machinations.

•  Les puissances responsables de cette grande planification étaient la Bretagne et la France jadis, et les Etats-Unis, avec l'aide et à l'instigation de son protégé Israël, dans le passé récent et au présent.

•  Les plans ont été préparés par ces puissances dans tous leurs détails, laissant peu d'espace de manoeuvre aux récepteurs, dont nous faisons partie, qui n'avaient de choix que de suivre le cours planifié pour eux.

•  Par conséquent, nous sommes peu responsables des évènements du passé, des évènements du présent, et effectivement, d'après certains, des évènements de l'avenir, qui sont tous le résultat prédéterminé d'un grand plan qui est au-delà de notre capacité de le changer.

 

Lorsque l'élément d'Israël s'ajoute à cette accumulation théorique, l'image devient encore plus inflammatoire et provocatrice. Passant du général au spécifique, il est normal, de ce point de vue, de voir que même les points de repère de notre histoire moderne résultent de complots couvés par les grandes puissances. Ceux-ci incluent la guerre de 1956, la sécession de la Syrie d'avec l'Egypte en 1961, la guerre du Yémen en 1962, le désastre de Juin 1967, l'échec à couronner la glorieuse traversée du Canal de Suez en Octobre 1973 par la libération militaire du Sinaï en entier, la visite du Président Sadate à Jérusalem en 1977, les accords de Camp David signés entre l'Egypte et Israël, la fin de l'Union Soviétique et l'effondrement de la structure du socialisme partout. De même, l'émergence des Etats Unis comme l'unique super-puissance globale, le Nouvel Ordre Mondial, le GATT, et plusieurs autres développements sont perçus comme la consommation des schémas posés par les grandes puissances pour devenir les plans de l'histoire.

 

Un paradoxe qui mérite d'être étudié, est que ce point de vue est partagé par les groupes disparates suivants :

•  Tous ceux qui peuvent être classifiés comme « Islamiques » croient profondément à la vérité des propositions dont l'ensemble forme la théorie de la conspiration. Les groupes en question incluent les Frères Musulmans, le Gama'at Islamiya, le Jihad, et tous les mouvements fondamentalistes et en effet, même les plus modérées des tendances Islamiques. Il m'est pénible de devoir utiliser l'épithète « Islamique » pour désigner des groupes qui ne sont essentiellement que des organisations politiques, car ceci implique que quiconque n'appartient pas à ces groupes est « non-» ou « anti-» Islamique. Bien que je sois le premier à défier cette implication clairement absurde, je suis obligé d'utiliser la terminologie vastement acceptée pour décrire ces groupes. Si nous devions identifier les partisans les plus dévoués de la théorie de la conspiration, il y a peu de doute que cette distinction incertaine appartienne aux Islamistes.

•  Tous ceux qui peuvent être classifiés d'une manière ou d'une autre sous la bannière du socialisme, des Marxistes aux socialistes, en passant par des dizaines de subdivisions des tendances gauchiste et socialiste incluant les Nasséristes, souscrivent aussi à la théorie de la conspiration, quoique moins strictement que les Islamistes. Car tandis qu'ils croient à la théorie de la conspiration dans l'ensemble, et par conséquent aux propositions sur laquelle elle se base, leur croyance n'est pas ensevelie dans ce qu'on peut appeler l'esprit du Jihad ou le militantisme, ni enterrée dans des sentiments anti-Chrétiens comme ceci est le cas pour les Islamistes. Certes, la différence entre les degrés de rigidité de la croyance et de la ferveur de conviction est due à l'esprit théocratique des groupes Islamiques et à l'esprit des idées socialistes qui est plus scientifique, plus progressiste et plus moderne, même si l'échec de ces idées à atteindre leur but ou à vivre leurs slogans prouve qu'elles sont implicitement défectueuses.

•  Le troisième et dernier groupe est composé de citoyens ordinaires dans le monde Arabe et en Egypte, qui n'appartiennent ni à l'école Islamique politiquement ni à l'école socialiste idéologiquement, et dont la plupart ont tendance à croire à la théorie de la conspiration et à la validité des propositions sur lesquelles elle se base sans poser de questions.

 

Cependant, il est essentiel de se souvenir que les raisons de chacun de ces trois groupes d'adhérer à la théorie de la conspiration proviennent de sources différentes.

•  Les Islamistes dans toutes leurs subdivisions considèrent que l'histoire de la région est l'histoire d'un conflit entre l'Islam d'une part et le monde Judéo-Chrétien de l'autre. Pour eux, les Croisades n'ont jamais cessé, mais elles sont maintenant engagées ailleurs que sur les champs de bataille. Ce groupe accorde une grande importance à la dimension Juive qu'il blâme pour beaucoup de maux assaillant le monde Arabe/Islamique et les désastres qui lui sont advenus.

•  Le groupe socialiste généralement parlant regarde la question comme la lutte entre ce qu'il appelle les forces de l'impérialisme et les peuples du monde opprimés et exploités.

•  Quant au troisième groupe, la multitude de citoyens ordinaires qui soutiennent la théorie de la conspiration, ils reflètent l'état de l'opinion créée par la média d'information, dont beaucoup d'éléments dans cette région du monde sont contrôlés soit par des tendances Islamiques, soit par des tendances socialistes, qui font jaillir leurs propositions sur lesquelles se base la théorie de la conspiration, comme si c'étaient des vérités d'évangile. Dans des sociétés qui ne sont pas caractérisées par un niveau élevé d'éducation et de culture, les médias d'information (y compris le «minbar », ou chaire, de la mosquée) peuvent servir aux lavages de cerveau et à l'endoctrinement de l'opinion publique. Il suffit d'évoquer que le ministère de l'information de quelques pays était jadis appelé « ministère du guidage » ; un clair aveu de la fonction qu'il s'est fixée, de guider et diriger.

 

En réalité, les sources d'où les trois groupes tirent leur croyance en la théorie de la conspiration sont entièrement illusoires, sans fondements factuels, historiques ou logiques. L'histoire des peuples de notre région aurait été la même, y compris l'envoûtement par le colonialisme occidental, même si la région faisait partie du monde Chrétien. L'occident ne nous a pas colonisés parce que nous sommes Musulmans, mais pour des raisons bien différentes. D'une part nous étions arriérés, donc susceptible à la domination étrangère, ou, pour ainsi dire, des bénéfices faciles ; d'autre part, toute l'entreprise coloniale avait des motifs primordialement économiques, et ensuite culturels ou « civilisationnels », ce qui constitue un cadre plus grand que les facteurs religieux. Bien qu'il y ait beaucoup à dire pour réfuter l'opinion naïve qui trouve que l'histoire de la région avec le colonialisme occidental se limite à une question de religion, il suffit ici de ne citer que quelques uns des nombreux exemples attestant le contraire, pour réaliser à quel point cette opinion est hors-piste.

 

Ceux qui maintiennent que nous n'aurions pas été colonisés si ce n'était pour notre patrimoine Musulman, oublient commodément le chapitre sombre de la circonscription sous l'Empire Ottoman, lorsque les peuples Arabes étaient sujets aux pires abus par leurs maîtres colonisateurs, bien que colonisateurs et colonisés soient de foi Musulmane.

Au cours du XVIIIe siècle, nos ancêtres étaient dans un état de retard déplorable, bien que Musulmans occupés par des Musulmans, l'occident étant encore absent de la scène. La même situation régnait lorsque le mouvement Sioniste fut lancé par son fondateur, Théodore Herzel, vers la fin du XIXe siècle. En effet, nous étions enfermés dans un état de retard médiéval pendant plus de six siècles avant l'émergence des Juifs comme puissance politique capable d'influencer le cours des évènements de n'importe quelle manière.

 

Bien que dans le tort pour plus d'une raison, l'approche socialiste à notre histoire avec la colonisation est correcte en s'adressant à la question du point de vue de la perspective économique. Il est certain que le facteur économique a été la force motrice manipulant les ambitions de l'occident dans la région au cours des deux derniers siècles. Mais ceci était dans un cadre bien différent de la théorie de la conspiration, comme nous l'expliquerons ci-dessous.

 

Quant au groupe de citoyens ordinaires amourachés de la théorie de la conspiration, pour l'affaiblissement de leur logique et le peu de capacité à soutenir n'importe quelle sorte d'analyse ou de discussion sérieuse, cela est compréhensible dans un sens. Car même la déclaration la plus « folklorique » répétée assez souvent, peut être acceptée comme véridique, surtout dans une société où la moitié de la population est illettrée, et l'autre moitié fait preuve d'un niveau d'éducation et de culture très modeste. Ce manque d'érudition crée une zone fertile de reproduction où les affirmations gratuites les plus intenables, démagogiques et sans fondement s'enracinent et fleurissent.

 

Je pense que le vrai problème est que la majorité de ceux qui soutiennent la théorie de la conspiration savent très peu à propos de la nature et des mécanismes de l'économie capitaliste ou ce qu'on appelle l'économie de marché ou économie libre. L'essence du capitalisme est la compétition, une notion qui veut dire beaucoup de choses, les unes positives et saines, les autres négatives et malsaines. Etant donné que toutes les idéologies alternatives à l'économie de marché ont échoué lamentablement, dévastant les sociétés qui les avaient adoptées à tel point que ces idéologies ont été reléguées au musée des idées absurdes, nous ne devons, en aucune circonstance laisser notre nostalgie du passé ou nos émotions envers certains aspects du capitalisme nous reconduire dans le monde des idées socialistes. Ces idées ont causé tant de pertes, de dégâts et de souffrance humaine qu'elles ne peuvent plus avoir une deuxième chance. En effet, l'expérience a prouvé que le socialisme (en idéologie et en pratique) n'est pas un système viable de croyances.

 

Cependant, comme nous l'avons déjà dit, la compétition, qui est la colonne vertébrale de l'économie capitaliste, est une notion qui ne porte pas seulement des aspects positifs, mais aussi des aspects hautement négatifs. Sur le plan positif, elle fonctionne dans l'intérêt des individus et pour la promotion de leur qualité de vie, car, par définition, elle mène à un processus d'amélioration constante du genre et de la qualité des produits et des commodités, ce qui, à son tour, mène souvent à la réduction de leur coût ou de leur prix.

 

Sur le plan négatif, elle se détériore parfois en luttes féroces entre les producteurs de produits et de commodités ; luttes qui peuvent prendre de divers aspects, tels que d'écarter un compétiteur du marché, marginaliser le rôle d'autres producteurs, et saisir la plus grande partie du marché ou des marchés. Ce trait du système capitaliste occidental pousse les pays qui n'ont ni une longue tradition industrielle ni des services capitalistes évolués à croire qu'ils sont les victimes d'un complot bien planifié.

 

C'est sur cet aspect de la compétition que je tiens à jeter un faisceau de lumière, car à moins de bien assimiler et d'accepter que ce trait en est un inévitable, quoique malheureux, de l'économie de marché, à moins que nous ne concevions une stratégie pour la traiter comme un fait accompli dans notre monde contemporain, nous n'atteindrons aucun de nos buts. La compétition à laquelle je me réfère ici, qui est l'un des fondement de la vie économique basée sur la dynamique de l'économie de marché, est la compétition qui a causé les guerres qui ont écartelé l'Europe ces trois derniers siècles, et effectivement les deux guerres mondiales dont le vingtième siècle a été témoin.

 

Mais après des siècles de guerres entre eux, les Européens ont réalisé ces trois dernières décennies que les avantages à mettre fin à la discorde qui avait convulsé leur continent à travers une grande partie de son histoire étaient bien plus importants que les avantages à permettre à un esprit de compétition conflictuelle de continuer à mener leur vie. Ainsi, la compétition sous ses formes extrêmes fut déplacée de l'Europe à d'autres arènes. La logique qui gouverne la compétition en Europe aujourd'hui, et qui continue à fleurir sous plusieurs formes et aspects différents, est la coexistence mutuelle et l'accord général sur une structure d'équilibre des pouvoirs sous laquelle la compétition fonctionne.

 

Pour mieux illustrer le point que j'essaye de convier, j'aimerais attirer l'attention sur un fait très simple qui est que dans un système économique basé sur la compétition, l'intérêt stratégique du producteur ou du vendeur est de rester vendeur tout en assurant que l'acheteur de ses produits restera acheteur aussi longtemps que possible, de préférence pour toujours. Là, il ne peut pas y avoir de commutation de rôles. Ce principe simple est l'essence de cet aspect de la compétition que beaucoup dans notre région considèrent comme indicatif d'une conspiration. Bien que dans un sens ceci ressemble bien à un complot, la motivation et les règles qui déterminent son activité interne sont bien différentes. Cette loi, l'une des lois gouvernant la compétition dans une économie de marché libre est active dans les sociétés industrielles évoluées. Son application en dehors de ces sociétés est donc attendue, inévitable et inéluctable.

 

En d'autres termes, le système économique en vigueur dans les pays industriels (maintenant évolués en technologie et dans le secteur des commodités) est basé sur d'inéluctables conflits alimentés par la compétition, et qui se manifestent par des essais sans fin de saisir la plus grande part possible du marché. Ceci signifie que les grands poissons essayent constamment d'avaler les petits poissons. Ce processus avec ses aspects négatifs, pour ne pas dire féroces, opère à l'intérieur d'une société donnée, et au-delà (où elle est susceptible à devenir encore plus féroce). La terminologie et les pratiques des sciences de gestion moderne contiennent plusieurs notions qui, dans l'analyse finale, sont utiles à la compétition dans ses aspects différents (positifs et négatifs). Bien que je ne veuille pas gêner le lecteur par un récit détaillé de cette terminologie, l'analyse présentée dans cet article serait incomplète si au moins quelques notions principales qui font maintenant partie du lexique moderne des sciences de la gestion dans le monde contemporain ne seraient pas mentionnées, comme par exemple la gestion de qualité, la commercialisation globale, la confidentialité des données, la pléthore des soins médicaux et des considérations de l'environnement... Ceux-ci et des dizaines d'autres termes forgés et adaptés essentiellement pour servir les intérêts des grands poissons qui, en les appliquant, peuvent avaler les petits poissons avec succès.

 

On peut maintenant ajouter à la loi des grands-poissons-mangent-petits-poissons une nouvelle loi parallèle notamment que les poissons rapides et efficaces engloutissent les poissons moins rapides et moins efficaces. Les conglomérats gigantesques qui ont émergé sur la scène globale ces derniers vingt ans, dans les domaines de l'industrie, des commodités, de la technologie et du commerce attestent l'ascendance croissante de cette nouvelle loi. Il est important ici de distinguer entre ce que nous ne voulons pas voir et ce que nous ne pouvons pas éviter de voir, si nous ne voulons pas nous leurrer. Ces lois existent et sont pleinement en vigueur, et après la fin du socialisme, il n'y a pas d'espoir de les remplacer par des lois qui garantissent le succès, l'abondance, et la fuite à ces aberrations (pour ceux qui les voient comme telles).

 

Il faut dire que même l'intellectuel le plus instruit et le plus cultivé serait incapable de saisir ces réalités et ces lois si sa formation culturelle est fondée uniquement sur sa connaissance, même profonde et étendue de toutes les sciences humaines et sociales, et sans aucun savoir des sciences modernes dans les domaines de la gestion, de la commercialisation et des ressources humaines, et de dizaines de nouvelles spécialisations qui s'en sont ramifiées. Peu importe à quel point une personne s'est imbibée de savoir, combien elle sait des oeuvres des penseurs, de Socrate à Bertrand Russell en passant par les milliers de noms et de domaines du savoir humain, si elle n'a pas dans ses bagages une connaissance suffisante des sciences contemporaines dans les domaines de la gestion, de la commercialisation et des ressources humaines, elle ne sera pas capable de saisir l'essence de ces lois. Dans un sens, cette personne serait comme un physicien qui a consacré cinquante ans de sa vie à étudier toute la physique depuis l'aube de l'histoire, à l'exception du dernier demi-siècle. Bien que dans ce cas il connaîtrait bien l'histoire de la matière, sa connaissance appartiendrait au musée d'antan et ne serait plus pertinente au monde moderne.

 

Malheureusement, un nombre important d'intellectuels du tiers monde sont comme notre physicien factice ; ils savent énormément, mais leur savoir ne s'étend pas aux nouvelles spécialisations. Qui plus est, ces intellectuels continuent à s'engager dans de longs débats dans lesquels ils ont recours à des référentiels désuets qui confirment qu'ils vivent dans le passé, et par conséquent qu'ils sont incapables de comprendre ce qui arrive autour d'eux. En effet, ces référentiels désuets font obstacle à la capacité de la société de prendre l'unique moyen qui la transportera à sa destination tant recherchée, ou, en d'autres termes, sa possibilité de jouer le jeu selon ses nouvelles règles, et non pas selon les règles utopiques qui n'existent que dans la tête de ceux qui restent enfermés dans le passé.

 

Ayant atteint ce point de notre analyse, nous ne pouvons aller plus loin sans adresser une question inextricablement liée à toute discussion concernant la question des complots et de la théorie de la conspiration, notamment le phénomène Japonais. Lors d'une conférence à Tokyo en Décembre 1996, l'auteur de cet article a attribué au Japon un rôle extrêmement important dans sa formation intellectuelle, expliquant que l'expérience du Japon l'a convaincu que la théorie de la conspiration, qu'elle soit imaginaire ou réelle, est bien moins puissante qu'on ne la rend. Si l'on croit aux complots, il n'y a sûrement pas de complot plus haineux que les deux bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945. Car un complot, par définition, cherche à infliger des torts au parti contre lequel la conspiration est visée, et il n'y a de plus grand tort que la pluie de ravages atomiques tombée sur le Japon il y a plus d'un demi-siècle.

 

Le refus du Japon de rester enfermé dans l'enchaînement de la défaite prouve que, même à supposer qu'une conspiration existe, et qu'en plus elle atteint toute sa latitude qui est l'affliction du plus de ravages au parti contre lequel elle est complotée, les comploteurs ne peuvent pas accomplir leur but ultime, à moins que la victime visée n'accepte d'être écrasée. Le Japon s'est levé des cendres des explosions atomiques comme un phoenix, pour devenir le rival de toutes les puissances qui, en 1945, semblaient le mettre à genoux.

 

Le plus important qui reste à dire à propos de la croyance déterminée en la théorie de la conspiration qui semble s'être emparée de la mentalité Arabe, est qu'elle annonce une complète dénégation d'un nombre de principes fondamentaux que nous ne devons jamais perdre de vue :

 

•  Elle provient de la supposition que tandis que les conspirateurs jouissent d'une liberté d'action absolue quand il s'agit d'exercer leur volonté, les partis contre lesquels le complot a lieu sont complètement dépourvus de cette prérogative. Ceci dote les premiers des caractéristiques de motivation, de détermination, de volonté, et de capacité de faire arriver les choses tout en arrachant ces caractéristiques aux victimes, les réduisant à des objets plutôt que des sujets, des pions inanimés déplacés sur l'échiquier de l'histoire conformément aux fantaisies d'autrui.

 

•  Elle enlève aux partis contre lesquels la conspiration a lieu la qualité du nationalisme, l'attribuant exclusivement aux conspirateurs.

 

•  Elle fait des conspirateurs des figures légendaires dans la tête de ceux qui se considèrent des victimes de conspirations.

 

•  Elle présume qu'il n'y a aucun moyen que les partis contre lesquels on a conjuré déjouent les stratégies des conspirateurs, assurant ainsi une attitude défaitiste et passive, allant contre toute fierté et amour-propre, et contre l'idée que les nations, comme les homes, peuvent modeler leur destin.

 

Tout ce que j'ai écrit de la théorie de la conspiration serait incomplet et aussi contraire à mes croyances si le lecteur restait sous l'impression que, premièrement, je crois que la conspiration et le conflit sont pareils, et que par conséquent, je ne crois pas que le conflit a été un trait perpétuel de l'histoire humaine ; ou, deuxièmement, que je nie que les conspirations aussi ont toujours fait partie de cette histoire.

En effet, je suis profondément convaincu que l'histoire humaine est faite d'une série de conflits, et de plus, que la scène mondiale d'aujourd'hui est le lieu de nombreux conflits majeurs et amers. Mais je crois que le conflit et le complot sont deux notions différentes.

 

Un conflit signifie un effort persistant de la part de certains partis pour maintenir chaque petit avantage dont ils jouiraient sur d'autres, et même d'étendre cet avantage et les privilèges et bénéfices qui l'accompagnent. Mais un conflit signifie aussi que des contradictions sont jouées selon certaines règles qui se développent et qui diffèrent d'une époque à la suivante ; ainsi, quiconque veut atteindre une position proéminente doit s'engager dans le conflit moyennant des instruments, et selon les règles qui garantiront un résultat maximum. Ici, le modèle Japonais émerge encore une fois comme la preuve la plus saillante de la vérité de cette caractérisation. Il va sans dire qu'un conflit est un jeu relativement plus ouvert qu'une conspiration, et que le degré d'ambiguïté dans lequel le jeu du conflit est enseveli (même avec ses traits ambigus au point de paraître proche de la magie) est relativement moindre à celui enveloppant le jeu de la conspiration. Placer les problèmes dans un contexte de conflit plutôt que dans les paramètres d'une conspiration serrée qui détermine le cours de l'histoire, encourage les gens à puiser dans leurs ressources intérieures de fierté, dignité, et détermination pour entrer dans le jeu comme participants actifs ayant l'intention de dévier l'issue à leur avantage.

Ceci est très différent d'un état d'esprit créé par la vaste conviction que la théorie de la conspiration est la force motrice de l'histoire, ce qui pousse les gens à adopter une attitude passive, croyant que leur seul choix est de se plier à l'inévitable, les bras ballants et les plaintes sourdes des résultats souvent désastreux qui les frappent, au lieu de relever le défi en devenant des joueurs actifs, décidés à accomplir un résultat honorable au jeu, même si les cartes sont empilées à leur désavantage. L'expérience des Japonais qui ont engagé l'un des conflits les plus féroces de l'histoire de l'humanité tout au long des cinquante dernières années est un témoignage du triomphe de l'esprit humain face aux grandes épreuves. Ceci n'est en aucune manière pour insinuer que l'histoire est dépourvue de conspirations ; en effet, les annales de l'histoire sont saturées d'exemples de complots et de contre complots. Ce que j'essaye d'expliquer est plutôt que l'histoire n'est pas un complot général, mais la scène d'une lutte féroce et acharnée dans laquelle ceux qui acceptent tranquillement tout ce qui les atteint sont relégués dans la marge.

 

Finalement, il est nécessaire de souligner ici un autre aspect désastreux de la croyance rampante en la théorie générale de la conspiration, qui est l'aspect relié aux dirigeants non démocrates comme certains de ceux actuellement au pouvoir au tiers monde.

Le dirigeant non démocrate contribue par ses idées, ses déclarations et ses médias informatiques à bénir la croyance en la théorie de la conspiration, qui est une feuille de vigne utile derrière laquelle il peut cacher ses propres défauts et échecs, car elle lui permet de blâmer les problèmes et les épreuves endurés par le peuple, ainsi que son incapacité de répondre à leurs aspirations sur des éléments externes, c'est à dire sur une conspiration générale, plutôt que sur la vraie raison, qui est le manque de démocratie et l'existence de dirigeants comme lui-même qui ne sont généralement pas les membre les plus efficaces, honnêtes et cultivés de la société qu'ils représentent.

 

Le vrai défi, tel que je le vois, n'est pas une conspiration globale, mais un conflit global, féroce, violent et dangereux, dans lequel les nations ne peuvent s'engager avec succès que si elles sont adéquatement équipées, ce qui ne peut avoir lieu que si leurs dirigeants sont des hommes de vision et de sagesse, opérant dans un climat de démocratie, à travers des cadres caractérisés par un haut niveau d'efficacité, de talent, d'honnêteté et de culture. Il est impossible de surestimer l'importance de cette dernière caractéristique, car sans culture, il n'y a pas de vision.

 

Pour conclure, il faut dire que bien que la logique des partisans de la théorie de la conspiration soit basée sur un amour patriotique du pays, et bien que je n'aie aucun doute que ce sont en effet des nationalistes qui ne veulent que le mieux pour leur pays et leur peuple, ce qui est malheureux est que, dans l'analyse finale, leur croyance absolue en la théorie de la conspiration les rend défaitistes et militants de la ligne de la moindre résistance, qui est de déplorer leur sort de partis contre lesquels on a conjuré, sans faire d'effort pour s'en sortir.