Le Djinn Radical et le Terrorisme

Par Tarek Heggy



I. Les Armes du Terrorisme

A. Militants ou Disciples ?

Le mot terrorisme a été utilisé pour décrire les activités de divers groupes au cours du dernier demi-siècle. Les britanniques, par exemple, ont dénoncé les opérations des l'IRA (armée républicaine irlandaise) comme terroristes ; le même mot a décrit les activités de groupes militants tels que l'ETA (organisation recherchant l'autonomie du pays Basque entre l'Espagne et la France), les Brigades Rouges d'Italie, la Bande Baader-Meinhof en Allemagne, l'Armée Rouge au Japon, et des mouvements similaires en Amérique latine. Cependant, lorsque le mot terrorisme est mentionné aujourd'hui, il invite immédiatement (les sociétés non arabes ou musulmanes) à croire qu'un arabe ou un musulman a commis un acte de violence. Le lien entre le terrorisme et les musulmans a crû au cours des quelques dernières années, créant la peur irrationnelle de l'Islam, connue sous le nom d' « Islamophobie ». Actuellement, il n'y a aucun doute que les musulmans ou les arabes sont généralement impliqués dans des actes décrits par le monde aujourd'hui comme terroristes. Pour adresser ce phénomène, il y a deux écoles de pensée principales : l'une condamne les musulmans dans des termes absolus ; l'autre (islamique) le justifie comme réaction à ce à quoi les musulmans ont été et continuent d'être exposés. Avec mes excuses envers ces deux écoles, j'aimerais adopter une nouvelle approche en essayant d'identifier les sources ou les piliers d'un phénomène qui est devenu l'un des points d'intérêt les plus importants pour un nombre croissant d'intellectuels et d'analystes à travers le monde.

Bien que je reconnaisse que le genre de terrorisme arabe/musulman soit différent des autres en ce qui concerne sa magnitude, puisqu'il est bien plus répandu que n'importe quel autre phénomène appelé terroriste (comme l'exemple irlandais). Je crois que la différence vient d'abord d'un plus grand nombre de disciples. En d'autres termes, tandis que les militants de cette forme de terrorisme sont peu nombreux et comparables à ceux qui opèrent dans d'autres contextes culturels et religieux, le nombre d'adeptes attirés par les idées proposées par les militants de la violence dans le cas islamique est bien plus grand.

Je crois que ceux qui traitent avec ce qu'on appelle le terrorisme islamique politiquement ou du point de vue sécurité, ainsi que les analystes qui étudient le phénomène, omettent de considérer la distinction extrêmement importante entre « les militants » et « les disciples ». Cette distinction, à mon avis, est clé pour trouver des solutions et traiter avec succès avec un phénomène vu par plusieurs comme étant l'un des plus grands défis à l'humanité et à la civilisation au XXIe siècle.

Les militants qui essayent de gagner des adhérents à leur cause à travers leurs messages dans des livres, des articles, des discours ou des sermons ne peuvent attirer de grands nombres de partisans que si l'état mental et psychologique de leur audience et les conditions économiques et sociales vécues par leurs adhérents potentiels rendent ceux-ci réceptifs au message, qu'il soit positif ou négatif. Dans toutes les religions, sectes, ou ethnicités, il y a des militants qui répandent des idées extrêmement radicales et parfois extrêmement agressives. Mais le nombre de partisans qui adoptent ces idées diffère d'un cas à un autre. Pour citer un exemple, certains chefs juifs et chrétiens prônent des idées totalement contraires au commun de l'humanité, à la tolérance et à l'acceptation d'autrui ; en effet, ils appellent même parfois à la mort des autres. Mais le nombre d'adhérents qui embrassent leur cause est loin d'être proche du nombre de ceux que les prêcheurs de certaines idées islamiques extrémistes réussissent à influencer. Bon nombre de régimes politiques (malheureusement soutenus par quelques membres de l'intelligentsia) mettent les deux groupes militants et disciples dans le même tas, et traitent avec les deux à travers les dispositifs de sécurité ; une approche qui ne peut que compliquer le problème.

Bien que les avocats de la violence soient dangereux, je crois que le risque qu'ils représentent à la sécurité est limité. Leur message en tant que tel ne peut pousser aucune société au point atteint par plusieurs sociétés musulmanes aujourd'hui. Je crois aussi que l'usage des méthodes policières envers eux n'offrira point de résultat positif ; en effet, cela pourrait même être contreproductif.

Prenons le cas de Sayed Qutb, le penseur islamique exécuté en 1966. Ses idées ont survécu à sa mort pour devenir, après leur fusion avec la doctrine wahhabite, la première source idéologique des mouvements les plus radicaux de l'Islam politique aujourd'hui. L'unique moyen de diminuer de l'influence des avocats de la violence serait une campagne culturelle et idéologique concertée par des membres de l'intelligentsia larges d'esprit, car les idées ne peuvent être vaincues que par des idées, et les croyances par des croyances ; et si la campagne réussissait, ce ne serait certainement pas grâce aux intellectuels « fonctionnaires » qui manquent de crédibilité et qui sont plus des bureaucrates que des penseurs libres.

Dans l'analyse finale, cependant, ce sont les disciples et non pas les militants de la violence qui constituent la pierre angulaire du phénomène connu comme terrorisme islamique. La solution au problème de la violence politique justifiée au nom de l'Islam se trouve dans la réponse à la question suivante : qu'est-ce qui attire les gens, et particulièrement les jeunes de bon nombre de sociétés musulmanes, dans la toile des militants qui prêchent des idées radicales, justifient la violence et les appellent à s'isoler du cours de la civilisation humaine ? Je crois que toutes les raisons derrière l'emprise que l'appel des militants à la violence a sur les jeunes musulmans se résument en un mot : « la colère ». Les sources de cette colère sont nombreuses, et je crois que nous devons la comprendre plutôt que la condamner. Et si la compréhension mène à la compassion, il n'y a rien de mal. D'une perspective humaniste et historique, comprendre et sympathiser ne signifie ni approuver, ni justifier ou accepter ; c'est plutôt reconnaître qu'on traite avec des patients souffrant d'un mal débilitant et dangereux, des patients qui ont besoin de traitement, non pas de procédures de sécurité, de violence, de coercition ou de torture.

 

B. Les Piliers de la Prolifération

Passons à l'identification des sources principales mais pas uniques de la colère des jeunes de nombreuses sociétés musulmanes :

•  La crainte bien fondée que la perspective de mener une vie convenable soit limitée, pour les jeunes, tant les éduqués que les incultes, qui ne trouvent pas de travail approprié qui puisse leur fournir un niveau de vie raisonnable.

•  L'énorme écart entre « ceux qui ont » et « ceux qui n'ont pas » ; plutôt la magnitude de cet écart que l'écart lui-même.

•  L'ambiguïté autour du « comment » de l'acquisition de la fortune des riches, de la force des puissants et de la célébrité des célèbres. Ceci n'a pas toujours été le cas ; les gens savaient, par exemple, que Talaat Harb était un homme riche, mais ils n'ont jamais pensé qu'il avait amassé sa fortune par des moyens douteux.

•  La disparition de la justice de la plupart des domaines de travail et parfois même des activités commerciales où les amitiés personnelles comptent plus que le mérite, et où ceux qui sont soutenus par les musclés politiques (ce qui n'est pas disponible chez la grande majorité) sont assurés de succès et d'avancement.

•  L'absence de personnes qualifiées pour le leadership dans la plupart des domaines.

•  La relation proche qui existe entre les ploutocrates, la branche exécutive du gouvernement et les médias.

•  Les rumeurs que les gens ont tendance à croire concernant la corruption aux postes élevés, bien qu'il n'y en ait aucune évidence concrète.

L'étude de ces sept piliers sur lesquels se base la colère qui engendre la violence, le rejet, l'hostilité et le terrorisme est une question politique, culturelle et stratégique ; l'adresser exclusivement d'un point de vue de sécurité est une grave injustice envers la société et envers tous les partis concernés, y compris les institutions de sécurité elles-mêmes, puisqu'en fin de compte, les méthodes policières ne sont pas aptes à contrôler des phénomènes ayant de nombreuses dimensions politiques, économiques, sociales et culturelles.